Richard Millet était admirable jusqu’ici pour au moins deux raisons : comme auteur de grands romans ; et comme éditeur à l’instinct sûr, chez Gallimard. En cette rentrée, il défraie la chronique avec deux ouvrages, L’Orient désert et Désenchantement de la littérature, où son dégoût du monde moderne lui est l’occasion d’évoquer une foi catholique tourmentée. Il a bien voulu nous en dire quelques mots.
Vous avez publié deux livres à la rentrée, L’Orient désert et Désenchantement de la littérature. Celui-ci vous a valu de violentes attaques dans la presse pour ce que vous y pointiez une certaine « décadence » française, qui touche du même mouvement littérature et chose politique, dites-vous. Cela vous surprend ?
En vérité, nous sommes en guerre. Je crois qu’il y a les amis de la vérité et les autres. Mais les camps sont très mouvants : je suis un camp à moi tout seul. Et c’est pour ça que je dérange. On est seul non seulement quand on écrit mais aussi quand on publie. Le Système, aujourd’hui, fait en sorte qu’il n’y ait plus d’écoles, ni de groupes, ni même d’écrivains : on reste dans la solitude. Il y a cependant deux types de solitude : la solitude petite-bourgeoise, l’individualisme narcissique, qui est celle de l’ennemi ; et la véritable solitude, recherchée ou admise qui, elle, est une force.
Auparavant, on aurait pu dire que vous étiez un camp littéraire, avec cette conception de la langue qui vous tient tant à cœur. Vous êtes aujourd’hui un camp politique, en plus.
Politique, oui, mais au sens le plus large du mot. J’ai peu à peu compris que je vivais dans un pays qui est mort. Qu’est-ce qui est mort dans ce pays pour que je le dise mort ? Le renoncement au christianisme, me semble-t-il, par négligence ou hostilité permanente. À partir du moment où l’on renonce à ce qui a fait que nous sommes français, c’est-à-dire à un universalisme chrétien, fût-ce dans sa dimension uniquement culturelle, autre chose se met en place : un « espace » qui s’appellerait France au sein de l’entité économique qu’est l’Union européenne. Dès lors que l’on a évacué la question spirituelle, je me sens nu. Cette inquiétude vient de loin, et je ne suis le seul à la formuler : George Steiner en a déjà parlé, quoiqu’il ne soit pas chrétien. C’est la fin de l’humanisme, si tant est qu’on puisse faire se recouper humanisme et chrétienté. Peter Sloterdijk, que je cite dans Désenchantement, a lui aussi théorisé la chose. Il faut paradoxalement accepter cette destruction qui s’annonce, pour ne pas rester dans l’entre-deux, dans un état de survie artificielle. La France n’est plus la fille aînée de l’Église : elle se renie constamment, elle se vautre dans l’incantation idéologique des droits de l’homme, dans l’expiation, dans la mort. C’est quand j’ai constaté que la civilisation dans laquelle j’étais né, c’est-à-dire la civilisation rurale française, était morte, que je me suis demandé si ce n’était pas toute la France qui mourait : la France en tant que nation littéraire et universelle. La France est momifiée dans son propre mythe. Je m’en suis rendu compte peu à peu, notamment en voyageant en Europe, en Amérique, au Liban.
Un événement a-t-il déclenché cette prise de conscience ?
Non, il suffisait de sortir du bois, ce que j’ai fait depuis 1986, avec le Sentiment de la langue. Ce livre a longtemps été mal compris, comme s’il était une apologie de je ne sais quel esprit national, de défense de la langue française. Je m’y interrogeais seulement sur un certain nombre de spécificités françaises, sur leur perte, sur le regret qu’on peut en avoir. Depuis vingt ans, je sentais que quelque chose se passait, mais je ne pouvais pas ou ne voulais pas le voir : c’est très difficile d’accepter de voir mourir certaines choses. Je le disais déjà dans Lauve le pur (2000), roman qui a irrité les belles âmes. Et puis, il y