C’est l’histoire de deux hommes, n’en déplaise à Coluche. L’un est derrière les barreaux d’un quartier de haute sécurité, prison de Florence, Colorado, où il purge une peine de réclusion à vie. Il fut le terroriste le plus recherché des États-Unis, l’ennemi public n° 1, un Mesrine intellectuel. Son nom ? Theodore « Unabomber » Kaczynski. Mathématicien de haut vol, écœuré par la société industrielle et ses attaques contre l’humanité, il est un jour passé à l’acte en envoyant des colis piégés à divers responsables scientifiques, politiques ou économiques. Il se croyait en état de légitime défense. Pour un chrétien qui connaît les strictes limites de la sainte rébellion, du tyrannicide et de la guerre juste, il est évident que cet homme s’est égaré, qu’il a du sang d’innocents sur les mains, parce que non seulement la situation n’était pas assez critique pour justifier le recours à la force et a fortiori au meurtre, mais encore parce que son action était vouée à l’échec et au désordre dès l’origine. Cependant, on ne peut seulement se réjouir qu’il croupisse légitimement en prison, parce que Kaczynski est aussi l’auteur de textes de philosophie politique, publiés aujourd’hui dans leur intégralité par l’éditeur suisse Xénia, qui valent qu’on se penche sur eux (1). On pourrait dire de « Unabomber » qu’il appartient à l’espèce des anarchistes individualistes : c’est-à-dire que sa critique de la société contemporaine (qui ne vise pas seulement l’État, mais aussi le système économique de la croissance infinie et la réduction technologique de toutes les formes de vie) implique comme seule réponse libératrice la surhumanité nietzschéenne ou la constitution de petits groupes autonomes (voilà qui devrait réjouir nos amis communautaristes). Si sa solution paraît erronée, pour ce qu’elle implique non seulement que naturellement l’humanité pourrait se construire de manière solitaire, ce qui récuse toute éducation et toute culture, mais qu’elle fait abstraction en sus de tout recours à une destinée surnaturelle, Kaczynski n’en remet pas moins au goût du jour le principal problème des modernes, dont il emprunte d’ailleurs les termes à Jacques Ellul, grand protestant pacifiste (quelle ironie) : la définition du progrès. Kaczynski consacre ses pages les plus terribles à conspuer l’espèce des gauchistes : « Sitôt qu’un mouvement de résistance commence à émerger, ces gauchistes […] s’agglutinent dessus comme des mouches sur le miel jusqu’à ce qu’ils dépassent en nombre les membres fondateurs, reprennent la direction du mouvement et en fassent une faction gauchiste de plus […] ». Et encore : « Si notre société n’avait pas de problème, les gauchistes en inventeraient pour justifier leur agitation ».
C’est ici qu’entre en scène le deuxième homme de notre histoire : Louis-Georges Tin, porte-parole du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), maître de conférence dans une quelconque université française, et par ailleurs auteur aujourd’hui, après « un pionnier Dictionnaire de l’homophobie » (PUF, 2003), dixit Le Monde des livres, d’une Invention de la culture hétérosexuelle. Mais oui, vous avez bien lu, il y aurait une culture hétérosexuelle qui aurait été inventée au cours du temps, principalement aux XIIe et XIIIe siècles, époque courtoise, si l’on en croit ce bon Tin. Ce livre, que personne ne prendra évidemment la peine de lire, semble mettre en scène certains fantasmes du bonhomme qui est bien marri que de la rude époque de Roland et Olivier, pairs de Charlemagne, qui se disait leur amitié après avoir occis le sarrasin, l’on soit passé à la révérence du sigisbée pour la dame de ses pensées. Tout se perd, ma bonne dame. Même les relations viriles que les pervers teintent toujours d’un soupçon d’homosexualité. Bref, Louis-Georges Tin n’a pas plus d’intérêt que son livre sinon qu’il est ce symptôme même du « gauchiste » que décrivait Kaczynski dans ses heures de lucidité, sinon qu’il