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Le Moyen Age sans idéologie

Sylvain Gouguenheim

Source :La Nef n°214 d'avril 2010
Le Moyen Âge continue à avoir mauvaise réputation. Sylvain Gouguenheim a publié plusieurs ouvrages qui éclairent singulièrement cette période. Une polémique invraisemblable a été déclenchée contre lui à propos des racines grecques de l’Europe chrétienne. Nous sommes heureux et honorés qu’il ait accepté de collaborer à ce dossier qui, sans viser à aucune exhaustivité, voudrait vous inviter à sortir du simplisme d’une certaine histoire.

« Moyen Âge » ou l’âge intermédiaire...: une sorte d’entre-deux, dont l’appellation suggère qu’il n’a pas d’identité propre et n’est qu’un espace séparant deux époques. La première des idées reçues sur le monde médiéval, négative on le voit, vient ainsi de sa dénomination. Pourtant, depuis longtemps, les historiens ont montré qu’une « grande poussée créatrice » (Jacques Le Goff) avait animé cet « Âge sombre ».

Le temps du mépris. Le Moyen Âge apparaît donc souvent comme une époque heureusement révolue, dont la brutalité ou l’obscurantisme de notre temps seraient en fait la résurgence. Une opinion toute faite, qui paraît ancrée dans la mémoire collective, qualifie aisément de « moyenâgeux » un conglomérat de faits inquiétants ou révoltants : violences individuelles ou collectives, refus de la science, archaïsme technique, intolérance religieuse, etc. Aucune autre époque n’attire de jugement aussi sévère : le Moyen Âge est bien « né du mépris » (Bernard Guenée).
C’est aussi une période prise en bloc, comme si, de Dagobert à Jeanne d’Arc, rien n’avait évolué. Certes, on la subdivise classiquement en trois époques et, entre le Haut Moyen Âge des Mérovingiens et les sombres jours de la Peste Noire ou de la Guerre de Cent Ans, une place d’honneur est attribuée au temps des cathédrales. Mais l’éloge n’est jamais entier : le « beau XIIIe siècle » n’est-il pas enlaidi par les bûchers des hérétiques ?

Qu’on ne croit pas cette vision limitée aux jugements hâtifs de contemporains peu ou mal informés. Certes, les médiévistes ont multiplié les problématiques nouvelles, fait ressortir maints aspects inédits, et des revues destinées au grand public apportent leur lot de textes solides et d’images colorées. Mais les historiens qui détectent avec intérêt l’essor économique ou la naissance de l’État moderne doivent composer avec ceux qui mettent en avant le « fanatisme religieux », ou l’oppression des femmes (qui serait à nuancer !). Le Moyen Âge attesterait même l’ancienneté en Europe de tendances criminelles, la naissance d’une « société de persécution » (Robert Moore), qui ont vu leur apogée au XXe siècle. En sens inverse, la beauté des cathédrales, l’essor urbain, la naissance des Universités, paraissent autant de signes d’une époque vigoureuse et créatrice. De ce flot d’impressions contradictoires peut-on extraire un tableau dont les nuances ne nuiraient pas à la netteté ?

Naissance d’un concept. La notion de « Moyen Âge » a été forgée entre le XIVe et le XVe siècle, autrement dit pendant le Moyen Âge lui-même… Celui-ci est peut-être donc né d’un refus ou d’une honte de soi dans un contexte où se mêlaient la Guerre de Cent Ans, le Grand Schisme et le triomphe de l’humanisme italien. C’est au début du Trecento, vers 1320-1330, qu’émerge en Italie un double sentiment de rupture avec le passé proche et de proximité avec les modèles antiques. Pétrarque (1304-1374), initié à l’œuvre d’Homère par des moines grecs, est l’un des promoteurs d’un engouement pour les auteurs de l’Antiquité, menant à l’essor de la philologie et de la science diplomatique. Lorenzo Valla (1407-1457) démontra la fausseté de la donation de Constantin (dont l’authenticité avait néanmoins déjà été réfutée aux alentours de l’an mil !).

L’idée s’imposa ainsi que, durant une longue période, les arts et la culture avaient été mis entre parenthèses. Aux glorieux temps des Anciens avait donc succédé « l’âge moyen », terme utilisé en 1469 par 
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