Mise en circulation par les conteurs romantiques, l’image
aimable, cultivée et tolérante des Arabes et Berbères d’Espagne aux temps de leur présence dominatrice dans ce pays,
est revenue à la mode. Examen.
Quand, à partir de 711, les Arabes, ou plutôt les Berbères islamisés d’Afrique, ayant passé le détroit qui, du nom de l’un d’eux, sera appelé le détroit de Gibraltar (Djebel Tarik), et écrasé, à la bataille de Janda, le dernier des rois wisigoths, se furent répandus dans toute la péninsule Ibérique, il ne resta aux chrétiens demeurés indépendants que leurs hautes vallées pyrénéennes. Cependant, c’est très au sud, à Cordoue, l’antique Colonia Patricia des Romains, que les émirs subordonnés au califat de Damas choisirent de résider, au cœur de l’Andalousie. Mais avec Abd-er-Rahman Ier, de la famille arabo-syrienne des Ommeyades, renversée à Damas, et remplacée par les Abbassides, qui allaient bientôt s’installer à Bagdad, l’Espagne musulmane se mit à voler de ses propres ailes. Sans s’attribuer lui-même le titre de calife (que prendra bien plus tard, en 929, Abd-er-Rahman III, son septième successeur), Abd-er-Rahman Ier se considéra d’emblée comme un véritable souverain, pénétré d’ambitions impériales.
On a dit du califat ommeyade de Cordoue, posé sur l’Espagne et sur le Maghreb, qu’il balançait la gloire et l’éclat du califat abbasside de Bagdad. Et le fait est qu’au xe siècle particulièrement, sous le long règne d’Abd-er-Rahman III, et encore sous l’usurpateur Almanzor, s’y épanouira une civilisation non dépourvue de lustre. À ce propos, comment éviter de mentionner la Grande Mosquée, merveille cordouane par excellence, et devenue l’un des plus beaux et des plus vastes sanctuaires du monde mahométan ? Seulement l’islam, ici, pour s’implanter, avait délogé le Dieu de l’Évangile et rasé une église dédiée à saint Vincent de Saragosse. En outre, il avait utilisé en abondance, dans son œuvre de construction, à la fois des ouvriers byzantins prêtés par l’empereur de Constantinople et des prisonniers raflés dans les régions du Nord. Car beaucoup de mains chrétiennes saignèrent sur les pierres de la mosquée de Cordoue...
Peuplée, ethniquement, d’un fond ibéro-romano-wisigothique auquel s’accolait l’élément occupant, arabe, berbère, voire balkanique, et, religieusement, de musulmans, de juifs et de chrétiens, l’Espagne califale, au vrai, manquait d’homogénéité. L’habitude de vivre ensemble n’entraînait qu’une certaine tolérance réciproque, vite tournée en hostilité au moindre froissement. Si donc il était supportable, le sort des chrétiens de Cordoue l’était, à condition qu’ils acceptassent de payer la plus grosse part des impôts, de subir les avanies et les injures, de surveiller autant que possible les manifestations de leur foi ou de s’en abstenir (ni cloches ni processions !). D’ailleurs, même entre maîtres musulmans, les antipathies, les rivalités, les haines chômaient peu. À tel point que brigandages, révoltes, luttes intestines, toujours sévirent à l’état endémique. On exécutait et on massacrait avec une déplorable facilité. D’un bout à l’autre, l’histoire du califat espagnol est jalonnée de têtes coupées et de cadavres de crucifiés...
Une tactique immuable
Au dehors, néanmoins, élargissant leurs réduits, dont les premiers éveils remontaient au lendemain de l’invasion sarrasine, en poussant les limites, plusieurs principautés chrétiennes accrochées aux montagnes formaient une frange intrépide qui s’allongeait du nord-ouest au nord-est, des Asturies à la Navarre et à la Catalogne, et tendait à s’infléchir vers le centre. À l’égard de celles-ci, la tactique des émirs et des califes de Cordoue, résignés à ne pas s’étendre au-delà du Douro, se montra immuable : 1) les environner d’une zone de dévastation et de famine par l’incendie des habitations, l’arrachage des arbres fruitiers, le saccage des récoltes ; 2) les soumettre à des razzias annuelles ou le plus