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Le populisme, pour quoi faire ?

Jacques de Guillebon

Source : La Nef n°291 Avril 2017
Nombreux avons-nous été à nous réjouir des deux surprises politiques internationales de l’an passé, le Brexit et l’élection de Donald Trump. Peut-être pas tant, faut-il avouer, surtout pour le second cas, par adhésion au programme politique qui était proposé, que par jouissance devant la défaite de forces oligarchiques dont la morgue devenait par trop patente.

Nous avons retrouvé le peuple, avons-nous songé. Soit. Mais quel peuple ? A-t-il encore cette dimension organique qui peut le rendre capable de maîtriser ses destinées ? La même question se pose aujourd’hui pour la France, qui va devoir choisir son président. Comment raisonne ce peuple et ses choix sont-ils toujours valables ? On sait que les Grecs distinguaient deux types de peuple, le laos, c’est-à-dire le peuple non organisé (la masse), et le démos, le peuple comme corps politique. Ce démos existe-t-il encore aujourd’hui, et si oui, sous quelle forme ?

La politique spectaculaire qui prévaut depuis près d’un siècle, c’est-à-dire depuis la naissance conjointe de l’hollywoodisme et des totalitarismes, fasciste, nazi et communiste, aura fait beaucoup de tort à l’exercice de la raison politique parmi les peuples. Mais il faut constater que la séduction s’est accélérée ces derniers temps : qu’un Emmanuel Macron, sans vrai programme, sans bilan et sans histoire puisse recueillir les suffrages putatifs de tant de Français en dit long sur l’époque. De même, un Donald Trump aura exercé une étonnante fascination sur le peuple américain, à qui il promit de le débarrasser de tout ce qu’il pouvait haïr.

Nous n’avons pas ici l’intention de faire le procès du « populisme », terme qui sert généralement à une caste dominante pour exclure du champ des possibles politiques tout ce qui la contredit et la gêne. Néanmoins, se contenter de l’« absolutisation » du peuple telle qu’elle a cours aujourd’hui, sans s’interroger sur ce qu’est ce peuple, sur ses désirs, ni sur le système de gouvernement, serait un peu court.

Puisqu’il faut à l’évidence être gouvernés pour éviter le chaos, il faut s’interroger sur le meilleur mode de gouvernement possible, antique question à laquelle d’antiques, et par là souvent précieuses, raisons ont été données. Parvenir au meilleur des régimes, si l’on suit saint Thomas, et par ricochet Aristote, ce sera conjuguer les trois formes de régimes-types appréciables, la royauté pour l’ordre et la paix, l’aristocratie pour la justice distributive, et la démocratie pour la liberté. Ces trois régimes-types ont bien entendu leur envers, c’est-à-dire leur perversion, la tyrannie, l’oligarchie et la démagogie.

La Ve République française, aux yeux de ses promoteurs qui avaient souhaité combler le vide du pouvoir central, avait instauré une forme très modérée de « royauté » pour en finir avec les faiblesses de ses grandes sœurs. Las, la couronne est sans doute trop lourde pour nos chefs.

Pour l’aristocratie, il y a longtemps qu’elle a disparu et que la soif du pouvoir, de l’argent ou des honneurs a tué les vertus de grandeur, d’honneur et de service parmi nos élites. C’est sans doute ce dégoût qui nous pousse à promouvoir le pouvoir du peuple seul, heureux que nous sommes lorsque son vote ou ses manifestations de rue font chuter les puissants. Mais sommes-nous sûrs d’avoir encore un peuple, d’en être encore un, dans le sens puissant de ce mot ? C’est-à-dire, à tant s’appuyer sur le peuple, ne l’a-t-on pas corrompu lui-même, puisque le pouvoir corrompt tout ce qu’il touche – ou tous ceux qui le touchent ?

Nous, peuples, ne sommes-nous pas le jouet d’une réalité spectaculaire, c’est-à-dire d’une comédie sans cesse rejouée, où le coup de théâtre et la nouveauté sont seuls attendus et réclamés ? Le fond commun qui justifie un peuple, ses communes origines et sa destinée partagée, existe-t-il encore ?

C’est comme si l’on se 
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