Alain Finkielkraut, normalien et philosophe, est professeur de philosophie à l’École polytechnique. Il est l’auteur de nombreux essais, dont La défaite de la pensée (1987), et vient de publier Nous autres, modernes. Tout en acceptant les aspects positifs de la modernité, Alain Finkielkraut est l’un des rares grands intellectuels français à en analyser les failles et à ne pas hésiter à braver le politiquement correct. Malgré une approche philosophique qui n’est pas la nôtre, sa riche et forte pensée mérite assurément le détour. Entretien.
La Nef – Comment définissez-vous la modernité ?
Alain Finkielkraut – C’est difficile, car nous sommes tous des modernes. Personne ne peut s’excepter de cette situation qui est une situation métaphysique, c’est-à-dire une manière globale de se rapporter à l’être. Le moderne table sur le temps. Les civilisations antérieures se donnaient d’elles-mêmes une définition substantielle et le temps était perçu comme l’image déchue de l’éternité. Avec cet aspect de la métaphysique, les modernes décident de rompre et le temps devient non l’élément de la corruptibilité, mais le théâtre de l’accomplissement. Être moderne, c’est être tributaire d’un projet admirable à bien des égards, celui de se rendre maître de la nature pour soulager le sort des hommes. C’est un projet philosophique encadré par une éthique qui est celle de la sollicitude et réalisé au moyen d’une science devenue non plus contemplative, mais opérative. L’un des fondateurs de la modernité en ce sens, c’est Descartes et il est émouvant de voir chez lui, même dans le Discours de la méthode, que tout est fait en vue de la médecine. La médecine est la reine des sciences parce qu’avec la modernité un tournant s’opère, la santé prend la relève du salut et le médecin la relève du prêtre. Il ne faut donc pas, quelle que soit la crise actuelle de la modernité, se montrer ingrat envers elle et voir dans la puissance qui s’est manifestée une pure et simple démesure. L’humanité souffrait et il fallait faire en sorte que sa vie ne soit pas une vallée de larmes. C’est son aspect positif.
N’est-on pas passé à un autre stade de la modernité, avec les excès que vous dénoncez dans votre livre ?
Le sentiment qui prévaut, c’est celui d’un projet devenu processus, c’est-à-dire d’une sorte d’automatisation : ça bouge, ça avance, sans que nécessairement des décisions soient prises dans ce sens. C’est la fameuse histoire de l’apprenti-sorcier. Les modernes se trouvent aujourd’hui confrontés à leurs propres pouvoirs et incapables de les maîtriser. Et voici que resurgissent dans la modernité des thèmes qui étaient ceux-là mêmes de la pensée des Anciens : la démesure, la prudence. Voilà les mots de la modernité tardive. La prudence devait être remplacée par la méthode, et quant à la démesure, au fond elle n’existe pas puisque l’homme en tant qu’il était moderne donnait congé à la nature, à l’idée même de nature humaine pour lui substituer glorieusement l’idée de liberté. Si l’homme n’est plus nature mais liberté, alors il n’y a de limite qu’historique et révocable. Et voici que soudain se pose la question de la limite et voici que la science et ses retombées obligent les hommes à décider en situation d’incertitude. Le monde de la méthode recrée donc les conditions d’une nouvelle prudence, sagesse adaptée à la singularité des cas, contact avec une réalité qui ne se coule dans aucune idée a priori.
Mais quand on n’accepte plus ni limite de la loi divine, ni celle d’une loi naturelle qui s’impose à tous et qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme d’abolir, qu’est-ce qui peut limiter le pouvoir de l’homme ?
Les Grecs qui ne réfléchissaient qu’à la démesure le faisaient sans le secours du divin puisqu’au contraire les légendes mythologiques voyaient les Dieux eux-mêmes apprendre peu à peu la modération. Il est clair cependant qu’aujourd’hui les catholiques sont