Pierre Manent est en France l’un des meilleurs spécialistes de la pensée libérale. Il ne cache pas son catholicisme et est le défenseur d’un libéralisme éclairé. Bien que ne partageant pas son analyse, nous sommes heureux et honorés de publier ici son plaidoyer pour le libéralisme qui contribue au débat que nous appelons de nos vœux et nous l’en remercions chaleureusement.
Dans un numéro récent de Liberté Politique (été 2007), John Milbank a développé une critique longue et argumentée de mes travaux sur l’histoire et le sens du libéralisme. Il me donne ainsi l’occasion, et d’abord l’envie, d’essayer de définir ce que pourrait être une juste perspective chrétienne, plus précisément catholique, sur le libéralisme.
Partons d’abord d’un fait massif : le régime libéral est devenu le mode de gouvernement et de régulation de la vie commune de plus en plus dominant dans l’aire marquée par le christianisme. Ce développement séculaire répond à des causes profondes. Il ne saurait être simplement « accidentel ». Après d’autres, j’ai essayé d’expliquer comment il répond à un « problème structurel » du monde chrétien : il est la « solution » à notre « problème théologico-politique ». Est-ce la solution la meilleure ? C’est en tout cas celle qui l’a emporté. Ce ne fut pas une victoire de la force car le libéralisme l’a emporté à la suite d’une longue bataille intellectuelle et politique qui a mobilisé les esprits les plus aigus dans tous les partis. Les raisons et la raison furent mobilisées. Le libéralisme représente-t-il une victoire de la raison ? C’est ce qu’il pense de lui-même. En tout cas, il persuada les peuples par ses raisons, et aussi par le fait que nos pays apparurent d’autant mieux gouvernés, et la vie sociale d’autant mieux organisée, que le régime était plus libéral. Beaucoup de critiques légitimes peuvent être adressées au régime libéral, y compris ou spécialement dans une perspective chrétienne, mais elles sont vaines, à vrai dire frivoles, si elles ne savent pas reconnaître les faits que je viens de rappeler. Vaine et même frivole la critique du libéralisme si elle ne commence pas par le prendre au sérieux.
Le régime libéral est la forme qu’a prise parmi nous le « temporel ». Le « mépris du temporel » est, selon Péguy, une tentation inséparable du christianisme. Comprendre le sens et mesurer la portée de la démarche libérale, c’est le commencement de ce respect du temporel que demande Péguy. Je viens de dire que le libéralisme est « notre temporel ». Je le situe ainsi en continuité avec les formes pré-libérales du temporel. C’est ici, il me semble, le cœur de ma divergence d’analyse avec John Milbank. Comme beaucoup de théologiens chrétiens, ce dernier voit la philosophie politique moderne naître comme « le fruit paradoxal d’un certain type de théologie » (p. 61). Une telle vue conduit à considérer finalement le libéralisme comme une hérésie chrétienne : « Hobbes et Locke […] ne furent pas à proprement parler des penseurs laïques, mais bien plutôt des chrétiens hérétiques » (p. 62). J’ai peine à croire qu’un chrétien qui lit Hobbes avec un peu de soin puisse conclure autre chose sinon que l’homme de Malmesbury était un athée matérialiste fort décidé. Pourquoi ne pas le reconnaître bonnement ? D’abord, parce qu’on répugne à admettre qu’un grand esprit, qui a connu notre foi, ne l’a nullement partagée. Ensuite, parce qu’on ne s’interroge pas suffisamment sur les motifs d’un auteur comme Hobbes. Sur les raisons de l’athéisme ou de l’hostilité au christianisme.
Indépendance du temporel
Ces motifs, ces raisons, sont dans la nature même de l’homme, et c’est pourquoi les élaborations libérales doivent être comprises dans le prolongement des efforts médiévaux vers l’indépendance du temporel. John Milbank voit au contraire un monde médiéval saturé de christianisme, et c’est pourquoi d’ailleurs il est obligé de définir le libéralisme de