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Libéralisme et modernité

Source :La Nef n°194 de juin 2008
Une analyse du libéralisme politique et de ses rapports avec la modernité,
sous l’éclairage de l’enseignement de l’Église.


La connaissance des diverses conceptions philosophiques, politiques ou économiques, exige l’emploi d’un vocabulaire approprié, indispensable pour appréhender convenablement le contenu de la pensée. Dire que l’usage habituel et militant d’un mot prend de grandes libertés à l’égard des corpus doctrinaux est un véritable lieu commun. Par exemple, « fasciste » est devenu une interpellation accusatoire courante relevant de la démonologie, destinée à fragiliser d’emblée l’adversaire, et que l’on peut exprimer sans qu’il soit nécessaire de la justifier.
Dans certains milieux, beaucoup plus minoritaires, c’est le mot « libéral » qui tient le haut du pavé dans la catégorie des termes diaboliques. En sens inverse et plus fréquemment, des individus allèguent fièrement leur fidélité aux idéaux du libéralisme, croyant par ce moyen prouver leur souci de réflexion et leur grande probité intellectuelle. Et qui n’a pas entendu dans un dîner, résonner l’exclamation énergique et joyeuse : « je suis catholique et libéral ! » Un rapide mais nécessaire échange verbal s’engage alors, afin de mieux cerner les raisons d’une telle affirmation et vérifier l’emploi adéquat du terme « libéral ». Sans donner un échantillonnage complet de l’exégèse spontanée en la matière, il apparaît qu’à brûle-pourpoint, « libéral » signifie surtout le contraire de socialiste. Puisque le socialisme est connu pour sa tendance collectiviste et étatiste, le libéralisme serait, lui, favorable à la liberté. En bonne rigueur scientifique, la conclusion du syllogisme veut que quiconque défend la liberté d’entreprendre soit forcément libéral. Par conséquent, un catholique aussi.
Ce genre de raisonnement simpliste révèle quelque grave lacune dans la compréhension de ce qu’est le libéralisme, méconnaissance aggravée à un autre niveau par l’équivoque lexicale particulièrement répandue ces dernières décennies. Ainsi, l’héritage du libéralisme classique des pères fondateurs (sans oublier les pré-libéraux !), est partagé entre le néolibéralisme, l’ultralibéralisme, les libertariens, voire même des socialistes libéraux. Le sens précis du terme varie par ailleurs d’un continent à l’autre. Suivant en cela un mouvement initié momentanément en Angleterre à la fin du xixe siècle, des penseurs américains favorables à l’intervention législative dans les domaines économiques et sociaux, au nom de l’égalité, ont récupéré le qualificatif à leur profit. On peut parler d’un « jeu de chaises musicales lexicales » (Alain Laurent), qu’il faut incontestablement connaître pour ne pas commettre de contresens dans l’analyse des débats intellectuels d’outre-Atlantique. Quant aux libéraux favorables au désinvestissement de l’État, ils se battent pour démontrer leur fidélité aux principes du libéralisme classique, malgré une opposition farouche de libéraux de gauche, qui affirment que le libéralisme classique n’était pas aussi individualiste que le prétendent, par exemple, les néolibéraux autrichiens. En cherchant bien, on arrive même à trouver des allusions à un communisme libéral ! C’est dire la polysémie apparente du terme.

Libéralisme et modernité

Ces débats n’ont rien d’une vulgaire querelle entre intellectuels de comptoir, bien au contraire. Nous les trouvons même très significatifs. Le souci d’appropriation ou de réappropriation du mot « libéralisme », ou au-delà du terme de certains principes fondateurs, confirme que le libéralisme constitue le cœur intellectuel, « la basse continue » (Pierre Manent) de la modernité, dont la plupart des forces politiques contemporaines sont issues, dans le sens où elles se sont positionnées par rapport à ce point de départ indiscutable. Dès lors, dans le contexte de recul idéologique que nous connaissons, on comprend que chacune de ces forces cherche à prouver, d’un point de vue 
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