Recherche
Lettre électronique
Pour recevoir régulièrement des nouvelles de La Nef, entrez votre courriel et validez
Mon compte
  • Accueil
  • Archives de la Nef
  • Politique
  • Social, économie

Libéralisme : un ou multiple ?

Claude Polin

Source :La Nef n°194 de juin 2008
Il est courant de découpler les différentes formes de libéralisme, philosophique, politique
et économique. Il y a en réalité une cohérence interne au libéralisme qui rend ces trois
formes indissociables. Essai de démonstration.


Il me paraît impossible de comprendre la doctrine libérale, qui est un des plus purs produits de l’esprit occidental moderne, sans comprendre à quel point elle diffère, jusqu’à en être le parfait contraire, de l’esprit de l’Occident classique. Nulle continuité entre les deux, nul progrès contrairement à la légende, mais bien plutôt rupture, renversement du tout au tout.


1

Pour m’en tenir à un essentiel nécessairement abrupt, on peut, me semble-t-il, considérer que les anciens voyaient dans l’homme un être possédant, à l’instar de tout autre, une nature, c’est-à-dire n’existant qu’afin de prendre place dans le concert général des choses, opération dans laquelle ils voyaient, dans le cas de l’homme, non une mutilation de son être propre, mais un accomplissement. Ils ne concevaient pas l’homme comme une pure puissance indéterminée, seulement comme le seul être capable de dévier de sa nature, quoique capable aussi de prendre conscience qu’il ne pouvait y avoir pour lui de plus grand bien que de la retrouver. Tout se passe, me semble-t-il, comme si l’intuition centrale des modernes avait été au contraire de regarder cet accomplissement comme une contrainte, présentée, de manière hypocrite et fallacieuse, comme un devoir né d’une nature entièrement imaginaire, en laquelle on le conduisait insidieusement à croire. Être libre c’est alors briser ces chaînes contre nature et déployer sa liberté, conçue essentiellement comme une capacité de négation et d’indétermination. D’un côté on pensait que les hommes devaient apprendre à devenir libres, de l’autre qu’ils naissaient libres. Dans le monde des anciens les dieux comme les hommes étaient soumis à la mesure, à la proportion, à l’harmonie, dieu de tous les dieux, le monde des modernes ne connaît plus qu’un dieu qui est l’homme même, ses caprices et sa démesure. On ne saurait concevoir d’inversion plus totale du sens des choses, même si les plus éclairés croient aujourd’hui qu’on a affaire à un progrès du primitif à l’évolué, de l’obscurité à la lumière.


2

De l’intuition moderne il ressort qu’on peut distinguer trois sortes de libéralisme.
On parle souvent du libéralisme de certains classiques, du libéralisme d’Aristote comme pour faire croire à une continuité de la pensée occidentale, mais c’est essentiellement un placage. Aristote affirme bien en effet, et à très bon droit, que les affaires domestiques sont par nature privées, et relèvent de la libre initiative individuelle ; il y a donc bien un certain libéralisme dans la pensée classique, en ce sens particulier que les individus sont par nature les seuls à pouvoir prendre soin de leurs affaires particulières. Mais Aristote n’aurait jamais imaginé que les affaires privées puissent l’emporter sur la chose publique, ni même en être constitutives, ou que le bon citoyen fût d’abord un entrepreneur : Benjamin Constant ne s’y est pas trompé.
Il convient donc de réserver le terme de libéralisme à deux doctrines également nées du refus de toute norme absolue qui se prétendraient naturelles, et pourtant essentiellement antithétiques, qu’on pourrait nommer l’un libéralisme ordinaire et l’autre libéralisme d’exception.
Ce dernier, quoi qu’on en puisse penser d’autre part, ne manque pas d’un certain panache, auquel on peut trouver des reflets lucifériens. Être libre, disent ces libéraux, ce n’est pas seulement se révolter contre la fallacieuse idolâtrie d’un ordre soit disant naturel, c’est, par-delà un nihilisme initial, essentiellement et par-dessus tout transcender le monde immédiatement donné et faire surgir de son néant des mondes nouveaux. Ce libéralisme-là retire sa capacité créatrice à Dieu et la confie à l’homme, dont il 
Page 1 sur 4 1 2 3 4 »