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Lire Bloy ou mourir

Henri Quantin

Source : La Nef N°297 de novembre 2017
Léon Bloy, né en 1846, s’est éteint le 3& 8200;novembre 1917.& 8200;Ce centenaire est l’occasion de revenir sur un grand écrivain catholique en allant au-delà de l’éternel polémiste qui rebute tant nos contemporains trop habitués à la pensée lisse du politiquement correct.


Imaginez un jardin public. Dans ce jardin, placez deux jeunes gens, tout aussi amoureux que ceux qui se bécotent sur un banc à côté, mais si épris d’Absolu qu’ils préféreraient se donner la mort ensemble plutôt que de vieillir sans connaître la Vérité. Ils ont étudié des philosophes, lu Baudelaire et Verlaine ; ils ont même rencontré Péguy, mais rien n’y a fait. Ils seraient prêts à vivre « une vie douloureuse, mais non une vie absurde ». Pour quelque temps encore, ils décident de faire « confiance à l’inconnu », de « faire crédit à l’existence ». Ensuite ce sera le suicide, s’il est « impossible de vivre selon la vérité ». Imaginez les mêmes jeunes gens trois ou quatre ans plus tard, rendus à la Vie par un livre qui leur révèle le catholicisme tout entier, à eux qui n’y voyaient qu’une arme des bourgeois pour asseoir leur pouvoir. Ils demandent à l’Église le baptême ; ils demandent à l’auteur du livre d’être leur parrain, parce qu’on passe de ses œuvres à sa vie « sans dénivellement ».

La découverte, par Jacques et Raïssa Maritain, de La Femme pauvre, le roman de leur futur parrain Léon Bloy, a tout d’une parabole pour notre temps : des jeunes gens pas encore entièrement anesthésiés par les gadgets technologiques ne pourront trouver la Source que grâce à des pèlerins de l’Absolu. « Pèlerin de l’Absolu », Bloy le fut de sa naissance en 1846, sous le signe des larmes de la Vierge de la Salette, jusqu’à sa mort en 1917, « au seuil de l’Apocalypse » : Apocalypse, en effet, cette suite de la Première Guerre mondiale qu’on appelle la Deuxième, qu’il avait pressentie et annoncée. En 1910, il écrit que l’antisémitisme est un crime qui rend inévitable un désastre. Parole d’un prophète : un homme dont le regard a assez d’acuité pour anticiper les conséquences inaperçues des fautes humaines ; un homme qui explore l’Histoire en quête de « la face de Dieu dans les ténèbres ». Les deux principaux pans de son œuvre sont là : des cris pour « faire descendre la Justice », une exégèse attentive de tout ce qui existe et arrive, pour déchiffrer le « symbolisme universel ».

Bloy, célèbre pour la flamboyance de son écriture, sut aussi tout dire sur ses contemporains – les nôtres – en deux phrases courtes : « Ils veulent être sans Dieu et ne pas souffrir. C’est une aussi simple bêtise que cela. » Une seule mission, donc, dès sa conversion en 1869, et plus encore à partir de son mariage avec Jeanne Molbech, dont on sait, désormais, le rôle décisif (1) : annoncer le Christ, avec « la fureur du Juste » (2). « À partir de ce moment, note le frère Augustin Laffay dans sa très belle préface des Essais et pamphlets, son tourment fut en ligne droite » (3).

DIEU, SON UNIQUE SOUCI
Annoncer le Christ, c’est redonner la Vie à ceux qui l’ont perdue ou jetée au dépotoir. Bloy est connu comme un pamphlétaire sans merci. Son œuvre immense contient aussi des romans, des nouvelles, des méditations historiques et théologiques, ainsi qu’un abondant Journal (4) et sa géniale Exégèse des lieux communs, qui révèle que toute parole, même la plus inepte, contient un reflet brouillé du Verbe. Son unique souci : détourner le monde de tout ce qui tente de tuer, en l’homme, la soif de Dieu. Maritain le rappelle : « C’est la charité de ce prétendu pamphlétaire, c’est son amour de Dieu et des âmes qui emporte tout. » Ses cris sont des mises en garde salutaires : « Que penseriez-vous de la charité d’un homme qui laisserait empoisonner ses frères, de peur de ruiner, en les avertissant, la considération de l’empoisonneur ? Moi, je dis qu’à ce 
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