Mgr Nicola Bux publie début octobre un livre décapant, La réforme de Benoît XVI, qui pose les jalons entre juste réforme et révolution, ouvrant ainsi la voie à la paix liturgique voulue par le pape. Ce livre a suscité un vrai débat en Italie : en sera-t-il de même en France ? Nous l’espérons et ouvrons le feu avec cet entretien exclusif.
La Nef – Vous écrivez que « la liturgie est devenue un champ de bataille » (p. 69) : pourquoi et comment est-on arrivé aujourd’hui à une telle situation qui a conduit à la perte du sens même de la liturgie, vous le montrez dans votre livre ?
Mgr Nicola Bux – C’est vrai, j’ai consacré le troisième chapitre à « la bataille de la réforme liturgique », qui, selon moi, a eu lieu en deux étapes pendant le Concile Vatican II et après. La raison de ce conflit est l’interprétation de la liturgie : est-elle – comme la foi même de l’Église – en continuité avec la Tradition ou en rupture ? Le paradoxe a été que les novateurs ont utilisé le modèle de l’Église primitive pour soutenir la nécessité des changements dans la liturgie, exactement comme ont fait les traditionalistes pour laisser les choses en état. Nous sommes devant le même « péché » : l’archéologisme, déjà dénoncé par le pape Pie XII dans Mediator Dei (1947).
Quelles mesures correctives peut-on prendre pour éviter de perdre l’esprit de la liturgie qui est une rencontre avec le mystère à travers la tradition de l’Église, corps vivant du Christ ? On doit comprendre que le développement de la liturgie s’opère organiquement et de façon presque imperceptible. Pour sortir de l’impasse actuelle, on doit étudier Sacrosanctum concilium et examiner de manière critique son application post-conciliaire. Mais c’est surtout la « paix » que Benoît XVI a proposée à travers le motu proprio Summorum Pontificum, paix qui peut aider à résoudre la querelle liturgique : il invite à étudier l’histoire, la doctrine et la discipline de la liturgie et à proposer à toutes les générations une nouvelle compréhension de la liturgie. Car l’ignorance est toujours mère de la partialité.
À plusieurs reprises dans votre livre, vous semblez vouloir minimiser le rôle du pape Paul VI dans la réforme (cf. p. 101-102), comme si celle-ci lui avait échappé : Paul VI ayant suivi les étapes de la réforme de très près, n’est-ce pas un artifice pour le disculper de sa responsabilité dans la catastrophe liturgique qui a suivi la réforme ?
Comme nous le savons, le rôle du pape Paul VI a été très important au Concile Vatican II : c’est grâce à sa modération que l’œuvre du Concile a pu atteindre sa fin. Nous savons également que, sur les questions liturgiques, il a apporté quelques corrections à l’Ordo Missae de 1969. Lors de la célèbre homélie du 29 juin 1972, il évoquait les « fumées de Satan » qui ont pénétré dans l’Église : donc il savait bien que la réforme avait subi des abus. Bien sûr, sans la direction ou l’approbation du pape, le Consilium ad exsequendam Constitutionem de sacra liturgia n’aurait pas eu la possibilité d’avancer. Des ouvrages récents et sérieux publiés en Italie confirment cette analyse.
La liturgie, dans le cadre de la Tradition de l’Église, comme il est dit dans le préambule du motu proprio Summorum Pontificum, ne peut être que préservé, conservé et respecté par l’autorité suprême jusqu’au pape lui-même ; même le Concile Vatican II ne pouvait agir différemment quand il a commencé à renouveler la liturgie.
Vous écrivez : « la réforme liturgique n’est pas parfaite, et elle n’est pas encore achevée » (p. 157) : vous visez là l’idée lancée par le cardinal Ratzinger d’une « réforme de la réforme ». Mais ne peut-on pas dire plutôt que la réforme est allée trop loin, au-delà des vœux des Pères conciliaires ? Et émettre l’idée que la réforme n’est pas achevée, n’est-ce pas entretenir un