Evoquer les relations entre la Turquie et l’Europe aujourd’hui dans le cadre des rapports entre islam et christianisme peut paraître inopportun, alors que les deux entités affirment se réclamer de la laïcité. Les embarras, les ambiguïtés et les non-dits avec lesquels les pays composant l’Union européenne (UE) abordent une éventuelle adhésion de la Turquie témoignent pourtant d’un malaise qui trouve sa source dans leurs identités religieuses respectives.
Dans leur inconscient collectif, les Européens sécularisés demeurent marqués par la résistance que leurs ancêtres chrétiens ont opposée aux invasions turques, qui se déroulaient sous la bannière de l’islam. Des siècles durant, le péril ottoman était perçu comme le plus grave pour la chrétienté européenne au point que même les papes se mêlaient de la défense militaire du Vieux Continent, dépêchant en outre sur les divers fronts, tels ceux de Vienne ou de Hongrie, des aumôniers-prédicateurs de grande envergure dont certains devinrent des saints, comme les religieux italiens Jean de Capistran (1385-1456), Laurent de Brindisi (1559-1619) et Marc d’Aviano (1631-1699), ce dernier ayant été béatifié par Jean-Paul II le 27 avril 2003. Dans sa partie orientale, l’Europe garde le souvenir cuisant du « joug » (ottoman). Et la sécession du Kosovo témoigne des avatars subis par la Serbie orthodoxe, désormais spoliée de son berceau spirituel avec la complicité active de l’Europe occidentale.
C’est que les temps ont changé. Les dirigeants européens d’aujourd’hui, obsédés par un complexe malsain envers le monde islamique et une frénésie de repentance, mais également attachés à l’idée que l’accueil des musulmans sur leurs territoires passe par l’effacement de soi et la promotion du multiculturalisme, s’efforcent sans relâche de tirer un trait sur ce passé. Dès lors, que ne feraient-ils pas pour plaire aux Turcs ! Cédant à leur chantage, ils vont jusqu’à renier haut et fort les racines religieuses et culturelles de l’Europe, les deux allant de pair, qui sont pourtant la cause de sa brillante et altruiste civilisation.
Aussi, les dirigeants d’Ankara, fins psychologues, ayant parfaitement perçu l’état d’esprit dominant chez leurs homologues européens, les mettent-ils en garde contre une soi-disant tentation d’ériger l’UE en « club chrétien », les sommant de prouver que telle n’est pas leur intention. Si les Européens sont vraiment sincères, ils doivent intégrer la Turquie à l’UE ! Tout ceci occulte le fait que la reconnaissance et la promotion des valeurs chrétiennes ne répond pas à un dessein confessionnel, qu’elle n’exclut personne de ses bénéfices mais au contraire qu’elle doit servir au bien et à l’épanouissement de tous.
Il est vrai que les Turcs ne veulent pas des bienfaits offerts par l’Europe. Ou plutôt ils s’en servent à leur propre avantage. Ainsi, ils recourent habilement aux juridictions européennes défendant la démocratie et les « droits de l’homme » pour obtenir la réduction des prérogatives de l’armée gardienne du kémalisme et pour répondre, au nom du respect de la liberté religieuse, aux attentes de « réislamisation » de leur société, chez eux comme dans les pays d’émigration. Lors de son voyage en Allemagne, à la mi-février, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, est allé jusqu’à qualifier l’assimilation de ses compatriotes, pourtant devenus citoyens germaniques, de « crime contre l’humanité » ! Comment s’étonner alors que, parmi les musulmans établis en Europe, les Turcs sont ceux qui vivent le plus en marge de leur environnement, pratiquant notamment l’endogamie ?
À l’évidence, les Turcs sentent fort bien les faiblesses actuelles des Européens ; ils en usent et en abusent. Et les faiseurs d’opinion de l’UE continuent de vouloir apaiser les anxieux en répétant à tout vent que la Turquie est un État laïque, donc apte à siéger au sein des institutions de l’Union. Mais ils se gardent bien de préciser en quoi consiste cette laïcité. Or