L’historien Yves Chiron vient de publier une étude sur Medjugorje (1). Entretien.
La Nef – Pourquoi cette nouvelle édition ?
Yves Chiron – Ce livre, paru en 2006, a été très rapidement épuisé. Le « phénomène Medjugorje » continuant à attirer nombre de fidèles et de curieux, il m’a semblé utile de le rééditer et de le compléter. Ce livre contient le récit d’un voyage à Medjugorje, d’une rencontre avec l’évêque du lieu, Mgr Peric, d’autres documents et, pour cette réédition, j’ai ajouté un chapitre sur « Benoît XVI et Medjugorje », car, sur ce sujet, on raconte n’importe quoi.
Quelle est la position officielle de l’Église actuellement sur Medjugorje et que signifie-t-elle concrètement ?
Il y a eu trois jugements successifs. En 1986, la Commission d’enquête réunie à l’initiative de l’évêque de Mostar de l’époque, Mgr Zanic, a conclu à un Non constat de supernaturalitate (« Le caractère surnaturel [des apparitions] n’a pas été établi »). En 1991, après le travail d’une autre commission, la Conférence des évêques de Yougoslavie aboutit à la même conclusion. Enfin, en 1997 (et en 2006, à nouveau, lors d’une audience avec Benoît XVI) l’actuel évêque de Mostar, Mgr Peric, a pris une position plus sévère encore : Constat de non supernaturalitate (« Le caractère non surnaturel [des apparitions] a été établi »).
Certains contestent ce jugement estimant qu’il ne s’agit là que de la position « personnelle » d’un évêque. Là aussi, il y a erreur. Selon les Normes relatives au discernement des apparitions privées publiées par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi en 1978, c’est à l’évêque du lieu des apparitions que revient la décision d’enquêter et de prononcer un jugement. La Congrégation peut intervenir soit à la demande de l’évêque du lieu où se déroulent les faits, soit à la demande d’« un groupe qualifié de fidèles ». À ce jour, malgré les rumeurs, il n’y a, ni dans le diocèse de Mostar ni en lien avec la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, aucune nouvelle commission d’enquête.
N’y a-t-il pas une incohérence à permettre les pèlerinages privés si le jugement actuel de l’Église est négatif ? Est-ce une démarche habituelle ?
Les pèlerinages officiels (organisés par l’Église) sont interdits, les pèlerinages à titre privé sont autorisés. Car nul ne nie qu’il puisse y avoir des fruits spirituels positifs en lien avec Medjugorje. Mais, outre le fait qu’il y a aussi des fruits négatifs, les fruits positifs ne sont pas une preuve décisive de l’authenticité d’apparitions ou de révélations. Comme le dit Mgr Peric, « ils peuvent s’interpréter comme un produit de l’œuvre normale de la grâce divine ».
Medjugorje est un sujet qui passionne et divise ; beaucoup témoignent qu’il s’y fait du bien et personne n’est obligé d’y aller (certains affirment que le statut des apparitions y est le même qu’à La Salette) : pourquoi dès lors intervenir et ne pas laisser faire ?
À La Salette, après une enquête rigoureuse, l’évêque du diocèse, Mgr de Bruillard a publié un mandement reconnaissant comme « indubitable et certaine » l’apparition de 1846. À Medjugorje, c’est exactement l’inverse. L’évêque de Mostar et la Congrégation pour la Doctrine de la Foi sont fondés à intervenir pour mettre en garde les fidèles contre une illusion de nature religieuse qui a toujours des conséquences spirituelles néfastes.
Propos recueillis par Christophe Geffroy
(1) Yves Chiron, Medjugorje démasqué, Via Romana, 2010, 98 pages, 14 e.