À ceux que la mode des récits de voyage, trop répétée, trop envahissante, trop facile, incommode, on ne saurait assez recommander comme antidote la lecture du dernier van Gaver, le Chemin du Mont. Cet itinéraire des Îles de Lérins au Mont Saint-Michel par un jeune mendiant seulement muni de la crédenciale accordée par son évêque magnanime se révèle comme un voyage doublement intérieur. Intérieur parce qu’il est croquis en une seule ligne droite de la France, cette France des provinces, campagnes, courtes montagnes, vallées austères, champs d’hiver et routes nationales que vous et moi connaissant par cœur pour y être souvent nés ignorons pourtant pour la parcourir le plus souvent dans une caisse d’acier, cette France glébeuse qui n’est pas du tout de conte de fée mais d’humanité profonde, parfois admirable, parfois misérable, France des presbytères fermés ou désertés mais France aussi des bonnes gens inattendues au détour du chemin, et France des monastères de tous les ordres qui brillent faiblement comme des joyaux semi-inhumés fécondant une terre.
Intérieur secondement parce que le narrateur qui n’est pas vraiment des plus incultes en matière spirituelle, s’y retrouve en une retraite paradoxale, seul à seul, lui-même entre deux yeux, cœur à cœur avec le Seigneur, corps à corps avec son âme, et ce lui est l’occasion comme en tout bon pèlerinage de mesurer à la voie kilométrique sa propre voie temporelle. Péguy avait de ces méditations sur la route de Chartres, que l’on retrouve dans sa Note conjointe, sur les bornes miliaires et leur rassurant alignement qui tend un fil invisible mais insécable sous les pas du voyageur, par où la réalité lui revient plus véritable que parmi la foule.
Falk van Gaver avait 25 ans quand il accomplit, un peu sur un coup de tête qui était aussi un coup du destin, c’est-à-dire de la Providence, cette admirable équipée qui ne se pare en aucun cas des oripeaux spectaculaires du trip contemporain : il ne s’agit pas ici d’un exploit, il n’y a personne pour sponsoriser ou assurer l’intendance, on ne signe pas pour trois livres, deux films et une tournée de conférences avant de partir.
Enfin, l’art de mendier y est vécu comme l’adoption de la condition du Fils de l’Homme, de Celui qui n’avait rien pour reposer sa tête. Ou encore de Celui qui interrogeait ses disciples de retour de mission : « Quand je vous ai envoyés, avez-vous manqué de quelque chose ? – De rien, Seigneur ».
De même, Falk van Gaver, qui est envoyé, ne manque de rien, il n’est pas assailli par des brigands, il ne délivre pas des princesses prisonnières des dragons, il ne déblatère pas en place publique pour dénoncer la nouvelle Babylone et annoncer la prochaine fin du monde, il ne prodigue pas de cour de morale, il ne découvre pas le Graal. Il a seulement suffisamment mal dans ses chaussures pour que le poids de ses péchés lui soit rappelé et que son âme en soit allégée ; il a assez de quelques livres sur lui, outre la Bible, pour abreuver sa soif spirituelle.
Le sillon qu’il trace mine de rien, petite entaille sur la face d’une France qui ne voudrait plus jamais saigner, prophétise déjà un renouveau. Il n’est pas anodin que notre marcheur ait choisi la saison hivernale pour son périple : c’est une situation historique. J’en sais déjà beaucoup que cette expérience a inspirés et qui rayent, cheminant tout petitement eux aussi, la France ou l’Europe de la semelle de leurs souliers pour faire venir, tant est impérieuse la communauté des saints, à la saison prochaine un blé nouveau.
Dans ce bréviaire du xxie siècle pour une génération régénérée, Falk van Gaver réinvente une autre croisade des pastoureaux. Il paraît que ce genre d’histoire d’Amour finit mal, en général. C’est ce que le passé nous apprend. De ces révoltés médiévaux, de ces enfants qui eussent mieux fait de se réduire à la dimension de leur champ, pense la morale commune, il n’est rien demeuré,