Les inconditionnels du libéralisme ne veulent pas comprendre pourquoi l’Église est contre ce système idéologique amoral, car ils amalgament le capitalisme financier tel qu’il s’est développé avec le principe de la libre initiative. Explications.
De quoi parle-t-on ? Depuis que la crise des « subprimes » a ébranlé le monde, il est devenu inévitable de s’interroger sur les modalités de « régulation » plus efficaces d’un capitalisme « sauvage » ou « irresponsable ». L’angoisse est telle, les conséquences sociales prévisibles potentiellement si dévastatrices que les plus libéraux d’août 2008 reconnaissent aujourd’hui la nécessité impérieuse de réformes. L’évolution de notre président de la république est à cet égard des plus symptomatiques. Il est toutefois très intéressant de noter que pour réfréner ces « dérives » du capitalisme, il est de bon ton d’évoquer des « règles de bonne conduite », des « codes de déontologie ». Le recours à la loi n’est évoqué qu’en dernier recours. Tout cela est très conforme aux postulats du libéralisme qui dénoncent le politique au sens large et l’État en particulier, comme un corps étranger dans le monde « vrai » du marché. Un mal nécessaire qu’il convient de circonscrire au maximum.
Dans le désert conceptuel contemporain, la doctrine sociale de l’Église apparaît pour beaucoup comme un instrument apte à fournir la boîte à outils de cette nouvelle régulation. Dans les milieux catholiques eux-mêmes une conception étroite de la doctrine sociale est largement répandue qui la réduit en dernière analyse à un code de bonne conduite pour patron chrétien.
Ainsi le numéro de juin 2009 de Liberté Politique (n°45) est consacré justement à la question de la moralisation du capitalisme et les auteurs y évoquent principalement une crise éthique. On nous fait comprendre que la doctrine sociale est là pour accompagner un capitalisme de toute façon indépassable ! Caractère que Jean-Yves Naudet ne manque pas d’affirmer en écrivant : « Il n’y a pas d’alternative à l’économie de marché » (p. 47).
Mystifications et embrouilles ! Cette approche, hélas fort répandue, repose en fait sur deux tours de passe-passe.
Le premier, et le plus grave, vide la doctrine sociale de l’Église de son contenu théologique, de sa substance véritablement religieuse. Elle est réduite à une vague teinture morale de l’activité humaine. Sa raison d’être est pourtant bien différente : elle vise à fournir par le modèle parfait de la société divine, de la Sainte Trinité, un exemple à suivre pour l’organisation de la société humaine. Et par cette construction analogique, « la doctrine sociale trace les voies à parcourir vers une société réconciliée et harmonisée dans la justice et dans l’amour, qui anticipe dans l’histoire, d’une manière inchoative et préfigurative, des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habitera » (1).
Voilà un « programme » qui va bien au-delà de la morale économique !
Le deuxième tour de passe-passe consiste à réaliser l’amalgame entre la société capitaliste et le principe de la libre initiative !
Les caractéristiques de la société capitaliste ne sont pas le recours au marché, ni la libre activité ; car à ce titre le paysan africain défrichant la brousse pour cultiver un nouveau lopin et vendant ses produits au marché de la ville voisine est un capitaliste !
Ses caractéristiques principales sont tout autres. La première est une répartition très inégale des pouvoirs dans les entreprises dans lesquelles ceux qui apportent le capital social ont eux seuls un pouvoir de décision réel. La forme juridique de ces organisations est la société anonyme prolongée par l’invention des bourses.
La deuxième consiste dans le recours systématique au crédit qui permet en fait de déléguer à des institutions privées, les banques, une prérogative dévolue jusqu’alors à l’État, c’est-à-dire la création de monnaie. En effet la possibilité donnée