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Mythes et complots : le retour du diable

Pierre-André Taguieff

Source :La Nef n°170 d'Avril 2006
Pierre-André Taguieff, historien des idées, spécialiste du racisme et de l’antiracisme, analyste érudit de la fabrication des faux historiques, s’intéresse de près aujourd’hui aux nouvelles superstitions populaires, l’« ésotéro-complotisme », dont Da Vinci Code n’est que la partie émergée. Dans cet entretien, il remonte pour La Nef la généalogie d’une illusion et démonte la supercherie.


La Nef – Comment avez-vous été amené à vous intéresser à ce que vous appelez « l’ésotéro-complotisme » ?

Pierre-André Taguieff – Dans l’avant-propos, intitulé « Les faits », de son roman « théologico-métaphysique » Da Vinci Code, Dan Brown renvoie à la fois au Prieuré de Sion célébré comme une prestigieuse « société secrète » qui aurait été créée en 1099 dans la foulée de la première croisade et à l’Opus Dei présenté comme une organisation redoutable et manipulatrice. Il les met sur le même plan, comme s’il s’agissait de deux réalités historiques : or, si l’Opus Dei existe, le Prieuré de Sion est une fiction.
J’avais déjà rencontré des références au Prieuré de Sion au cours de mes recherches sur les Protocoles des Sages de Sion, autour desquels n’a cessé de germer une littérature du complot qui, pour n’être pas toujours explicitement antisémite, se fabrique avec des éléments empruntés à l’ésotérisme de pacotille ou, d’une façon grossière, à certaines traditions religieuses. Ce qui m’a frappé, c’est le caractère syncrétique de ces écrits renvoyant au Prieuré de Sion. En 1982 paraît en Grande-Bretagne The Holy Blood and the Holy Grail, ouvrage cosigné par trois journalistes qui se prétendent historiens, Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln, très représentatifs de ce que j’appelle l’« alter-histoire » (comme on dit « altermondialisme »), secteur populaire des « sciences alternatives » qui, en s’opposant aux sciences « officielles » ou « académiques », prétendent dévoiler la vérité cachée par ces dernières. Le livre est traduit l’année suivante en français sous le titre L’Énigme sacrée : ses auteurs y sortaient l’affaire « sulfureuse » du mariage secret de Jésus et de Marie-Madeleine dont serait issue la lignée des Mérovingiens.
On y trouve aussi un chapitre sur les Protocoles des Sages de Sion, liés au Prieuré de Sion. C’est notamment dans L’Énigme sacrée que j’avais lu précédemment des précisions sur ce fantomatique « Prieuré ». Mais je n’en avais pas décelé l’importance idéologico-politique avant le début des années 2000. Car c’est en 2001 que paraît un ouvrage au titre énigmatique : Livre jaune n°5. Il s’agit en fait de la traduction et de l’adaptation française d’un best-seller signé Jan van Helsing, mêlant le complotisme et l’ésotérisme, publié en Allemagne en 1993, sous le titre – traduit littéralement – Les Sociétés secrètes et leur pouvoir au xxe siècle. L’ouvrage avait fait l’objet, sous ce titre, d’une traduction française restée confidentielle. Ce livre est un bon exemple d’historiographie alternative « populaire » où se mêlent des éléments empruntés à diverses traditions ésotériques, à la légende des Illuminés de Bavière, aux mystérieux « Sages de Sion », à de prétendues « sociétés secrètes » qui dirigeraient le cours de l’Histoire et à une para-histoire fantastique du IIIe Reich, le tout ficelé par la théorie du complot, dans le sens américain du terme, impliquant la dénonciation d’un complot gouvernemental à l’intérieur de l’État américain, dont certains hauts dirigeants mèneraient des actions secrètes en liaison avec la CIA et avec des extraterrestres vivant dans de vastes laboratoires souterrains, où ils feraient des expériences sur des cobayes humains et divers animaux domestiques. Le Livre jaune n°5 illustre fort bien ce que j’appelle le syncrétisme ésotéro-complotiste contemporain. Or, ce livre, je le connaissais, mais sous son premier titre, celui de 1997 : sa dimension antisémite ayant été dénoncée par diverses associations, il avait été 
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