L’œuvre de Newman (1801-1890) est d’une richesse et d’une actualité toutes particulières.
La réédition de son remarquable Essai sur le développement de la doctrine chrétienne est
l’occasion de présenter son analyse de
la Tradition.
À droite, un lit, simple, le long d’un mur orné d’une cheminée. En face, jouxtant la pièce, la chapelle, avec son autel bordé de rideaux rouges. Rien n’a changé depuis 150 ans. Un peu plus, et vous verriez apparaître une silhouette mince, vêtue non plus d’un clergyman anglican mais d’un costume gris, signe de son éloignement de l’Église d’Angleterre. L’homme aurait une quarantaine d’années. Il entrerait dans la chapelle, s’inclinerait devant l’autel et gagnerait sa place pour réciter l’office, en latin, en compagnie des autres membres de la communauté. Cette silhouette en apparence fragile, les traits tirés, c’est Newman, occupé à écrire le livre qui lèvera les dernières difficultés qui l’empêchent encore de rejoindre Rome : l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne. Sa table de travail est encore visible aujourd’hui. C’est sur elle que le père Dominique Barbieri célébra la première messe à laquelle Newman communia, le 9 octobre 1845, à Littlemore. La veille au soir, le missionnaire passioniste avait écouté sa confession, puis l’avait reçu dans l’Église, au petit matin. Le leader du Mouvement d’Oxford avait 45 ans. Son livre mettait un terme à la première partie de sa vie, dans un anglicanisme que Newman avait reçu comme l’Église du Christ, puis dont il avait petit à petit remis en cause la conception de la Tradition, limitée à l’époque des Pères.
Doctrine et existence.
Ce processus passa par plusieurs étapes, mais il faut revenir à la « première conversion » de Newman, en automne 1816, pour comprendre l’importance que le dogme revêtit très tôt dans son itinéraire. « Quand j’eus 15 ans, écrit-il dans l’Apologia, un grand changement se fit dans mes pensées. Je subis les influences d’une croyance définie, mon esprit ressentit l’impression de ce qu’était le dogme. » Newman mettra près de trente ans à réaliser toutes les implications de ce qu’il comprit alors de manière « notionnelle » (dans la Grammaire de l’assentiment il distinguera entre deux formes d’assentiment : notionnel et réel). Avant qu’il ne thématise dans son essai la question du développement d’une idée, de sa réception dans un esprit jusqu’au plein épanouissement de ses virtualités, Newman l’a expérimentée dans son chemin vers l’Église. L’Essai sur le développement a été pour lui l’occasion de réfléchir sur un processus qu’il voyait à l’œuvre en tout raisonnement : « Un trait caractéristique de notre esprit est d’être toujours occupé à porter des jugements sur les choses qui se présentent à nous. Il n’a pas plutôt perçu qu’il juge. Il ne laisse rien subsister à l’état isolé ; il compare, il oppose, il abstrait, il généralise, il relie, il ajuste, il classe. Et nous ne voyons les objets qu’à travers le réseau d’associations que cette activité a tissé autour d’eux ». Pour déployer toutes ses virtualités, une idée doit nécessairement être reçue dans l’intelligence ; l’idée, pour Newman, se meut entre le plan idéal et le plan social (ou entre le plan divin et le plan humain) en passant par un point unique qui est la personne. C’est dans cet incessant passage que se manifeste sa vie.
Doctrine et historicité.
Il en va de même pour la révélation. À cette différence près que « l’idée » qui constitue l’objet de l’intelligence théologique n’est pas abstraite. Il ne s’agit pas d’une réflexion sur les premiers principes – transcendantaux ou universaux –, mais sur un fait : l’incarnation du Verbe, la vie de Jésus-Christ, la geste et les paroles des apôtres – autrement dit une histoire. Dès l’origine, le christianisme est une religion historique. C’est son régime d’existence propre, et d’une manière ou d’une autre, les hérésies ont pour lui ceci en commun