Le suicide de Mohamed Bouazizi dans une petite bourgade de l’Est tunisien a été le détonateur de mouvements révolutionnaires dans le monde arabe. Ce drame semble avoir surpris les gouvernants comme les grands médias. Pourtant, la fragilité du monde arabe était évidente : les pays sont pauvres (à l’exception de l’Algérie et de la Libye), le PIB par habitant y est généralement entre le quart et le cinquième du PIB français.
De surcroît, le taux d’analphabètes est, sauf en Libye et en Algérie, supérieur à 22 %. En revanche, il y a un pourcentage relativement important d’étudiants dans les universités. Ces États en voie de développement, sans grande richesse économique, voyaient se constituer une inflation d’étudiants sans débouchés qui tendent à fragiliser davantage la classe moyenne. La crise économique a touché toute cette région et accentué le taux de chômage, tout particulièrement parmi les jeunes. En face de cela, on trouve des classes dirigeantes fortunées et des États autoritaires et corrompus. Il n’est donc pas étonnant que l’étincelle dramatique ait déclenché une véritable révolution en Tunisie, qui va faire tâche d’huile.
En Tunisie comme en Égypte, la classe moyenne vivote difficilement. Mais surtout cette classe moyenne, sauf au Yémen, est suffisamment instruite. Elle est au courant de ce qui se passe dans le monde, par la télévision et internet. Elle est confrontée à une classe dirigeante dont le niveau de vie extraordinaire l’exaspère. On va donc assister à une grande poussée révolutionnaire. Au nom de la démocratie, on veut lutter contre la misère, le chômage et la corruption. En Tunisie, en Égypte et au Yémen, en attendant d’autres pays de l’ensemble arabe comme l’Algérie, le thème qui s’est généralisé est basé sur la volonté de construire des États démocratiques. Mais les oppositions ont été muselées : elles sont faibles, désorganisées et sans véritables leaders, en Algérie, en Tunisie comme en Égypte.
En Tunisie, qui va gouverner le pays après la fuite de Ben Ali ? Les opposants de qualité sont en Europe et sont éloignés de la population et de ses vraies préoccupations locales. Au risque de choquer, plus que la démocratie, les masses qui ont manifesté souhaitent un niveau de vie plus convenable, ce qui explique le rôle déterminant du syndicat UGTT en Tunisie. Leur victoire est peut-être une victoire à la Pyrrhus. Les élections vont avoir lieu dans six mois. Le niveau de vie va probablement diminuer pendant cette période. Cela risque d’entraîner un retournement de la situation. Pour l’instant, le pouvoir passe de Ben Ali à l’armée. Les 300 000 à 400 000 travailleurs tunisiens qui vivent directement ou non du tourisme ne regretteront-ils pas le régime défunt qui entraînait des hôtels pleins, avec tout ce que cela implique ? On risque d’avoir dans certains milieux la nostalgie du régime précédent.
En Égypte, la situation est plus dramatique. Hosni Moubarak a commencé par réprimer durement les manifestations avant de se retirer pour laisser le pouvoir à l’armée. Mais l’opposition est sans chef crédible : Mohamed El Baradei est d’abord un « Onucrate ». Il a passé l’essentiel de ses dix dernières années à l’étranger. Il existe, certes, un parti d’opposition fort et organisé : celui des Frères musulmans. Il fait peur car il est proche des intégristes, et veut instaurer la Charia. Ce problème existe aussi en Tunisie. Ben Ali était plus laïque que Moubarak, et a persécuté le monde islamiste à la suite de ce qui s’était passé en Algérie entre le gouvernement et le FIS. La révolution de Jasmin étant faite, quel rôle va jouer le parti islamiste ?
Tout cela explique l’attentisme des États occidentaux. Les médias accusent leurs gouvernants de collusion avec les pouvoirs autoritaires, mais que se passerait-il si le Maghreb et le Machrek basculaient dans le fondamentalisme musulman ?
En fait, ces