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Pastorale de l'intelligence

Contre culture

Jacques de Guillebon

Source :La Nef n°186 d'octobre 2007
par Jacques de Guillebon

Contre Culture
n Pastorale de l’intelligence

On constate ci et là, dans la presse ou au comptoir des cafés, avec justesse souvent, une modification profonde des lignes du front intellectuel français ces dernières années. Depuis qu’en guise de campagne électorale, l’ambitieux qui préside à nos destinées a fait fonds sur le rejet de l’imposture soixante-huitarde, l’inconscient français a pris acte de la défaillance totale des non-valeurs de la révolution libertaire. La déconstruction a glissé, c’est une destinée, sur les sables du temps d’où elle s’était élevée.
Cependant, on en entend peu, parmi les pasteurs de nos âmes, pour s’émouvoir du silence perpétuel qui règne dans les espaces infinis que recèlent nos contemporains humains, maintenant que leurs illusions sont définitivement évanouies. Alors qu’on s’accorde sur le constat de la défaite matérielle de la gauche et que l’intelligence sociale et politique est de retour (ou, restons calmes, entrevoit l’ombre d’une brèche suffisante dans la forteresse post-marxiste pour aventurer quelques grenadiers), se profile, parallèlement, sans qu’on puisse nécessairement en déduire une cause et un effet, une invasion par l’Esprit des cœurs de nos compatriotes intellectuels, écrivains ou artistes en général. Et le mutisme ecclésial semble à ce sujet règle d’or.
Pourtant, pour nous causer un peu amour, gloire et beauté du christianisme, si nous avons eu récemment Philippe Muray, Maurice Dantec, Max Gallo, nous avons maintenant François Taillandier, et Jean-Claude Guillebaud, Valère Novarina aussi, et Olivier Py pour le théâtre. Il faut peut-être ajouter dorénavant à cette belle brochette Richard Millet, lequel, immense romancier et éditeur chez Gallimard l’an dernier de Jonathan Littell, entre autres, n’est pas vraiment le premier venu (1). Mais, à quelques exceptions près (Maurice Dantec s’est fait baptiser il y a trois ans, par exemple), ces hommes demeurent encore des « chrétiens du porche », dans l’ordre de Péguy ou Simone Weil. Ce ne sera pas leur faire injure, espérons-le, que de les qualifier ainsi. C’est plutôt leur faire honneur que de relever qu’aucun ne cède à une mode, à un repli identitaire, à un mouvement béatement spontané ou à une allégeance intéressée.

Secrète intimité

Car, et c’est tout à la fois un souci et une chance, il n’y a absolument aucun intérêt à se dire chrétien, et catholique a fortiori, aujourd’hui en France. C’est même le pire des handicaps, par où l’on s’expose un peu à l’injure, certainement à la moquerie, beaucoup à l’incompréhension. Et l’on ne sache pas que les paroissiens réguliers constituent des hordes de lecteurs ou fournissent en bataillons des clients aux salles de spectacles (malgré le succès de Robert Hossein, qui le doit à tout autre chose). Il y a donc un secret, par derrière, qui meut cet amour nouveau du Christ ou cette admiration récurrente de la civilisation chrétienne. Et nos évêques, et nos prêtres, seraient bienvenus de s’en soucier plus avant. Oh, certainement, on devrait pouvoir trouver aisément une demi-douzaine de sous-commissions de la Conférence épiscopale et au moins autant de pseudo-secrétariats en charge de la communication auprès de et de l’accueil de dans les diocèses de France. Si fruits il y a, ils nous demeurent pourtant cachés.
La manipulation de l’homme de l’art, si jaloux de son indépendance, est un exercice bien difficile. Pourtant l’Église y a trop réussi depuis deux mille ans, et dès les premières décennies de son histoire, pour que l’on mette en doute la secrète intimité qu’elle a, quand elle s’assume pour ce qu’elle est, avec l’intelligence et la beauté. Qu’elle délaisse ses fausses pudeurs et ses vraies maladresses, et encore et enfin nous le prouve. C’est notre vœu cher.
J.G.
(1) On lira avec profit Désenchantement de la littérature (Gallimard) et L’Orient désert (Mercure de France), publiés tous deux en cette rentrée.