Exceptionnel antidote à la double aversion médiatique pour l’intelligence et pour le christianisme, la pensée de Rémi Brague est l’une des dernières aujourd’hui à conférer, par l’histoire de la philosophie, une cohérence au monde des hommes.
Entrée en matière.
La Nef – Pourriez-vous nous résumer votre parcours intellectuel ?
Rémi Brague – Il est assez simple : après des études au lycée qui ne m’intéressaient pas trop, j’ai découvert la philosophie en terminale et ne l’ai jamais quittée. Entré rue d’Ulm, j’ai commencé par Platon. Devenu chercheur au CNRS, j’ai travaillé Aristote, tout en m’intéressant aux penseurs qui ont écrit en hébreu et en arabe. Depuis vingt ans, j’enseigne en université, et je m’occupe d’histoire des idées à très long terme.
Vous avez participé à l’aventure de la revue Communio : pourriez-vous nous en dire un mot ?
C’était effectivement une aventure, un coup d’audace. Tout tient dans le titre : il s’agit de faire travailler ensemble des religieux de divers ordres, des prêtres et des laïcs, hommes et femmes, en échangeant des articles avec des revues paraissant sous le même titre dans d’autres langues. Il s’agit aussi d’avoir une parole chrétienne qui ne se limite pas à la théologie technique, mais qui englobe le plus possible de domaines de la culture (littérature, arts, science, droit, etc.).
Vous êtes souvent agacé par l’expression « intellectuel catholique ». Que faites-vous pourtant de l’instante prière de Josef Ratzinger de penser aujourd’hui « velutsi Deus daretur » (« comme si Dieu existait ») ?
Ce qui m’agace, c’est le mot « intellectuel ». Inventé au moment de l’affaire Dreyfus avec les intentions les plus nobles, il a été depuis abondamment souillé. Si l’on veut, on peut distinguer trois périodes en les classant par légitimité décroissante : 1) celle de la vulgarisation : « j’ai longuement étudié une question, je vais donc vous expliquer en termes simples les deux ou trois choses que j’ai comprises » ; 2) celle du transfert indu de compétence : « j’ai démontré le théorème de Fermat ; je vais donc vous expliquer que ce sont les Bordures qui vont dans le sens de l’histoire, et que leurs crimes sont progressistes, ceux des Syldaves étant en revanche réactionnaires et donc inexcusables » ; 3) celle, actuelle, de la nullité : « je suis beau gosse, je cause bien dans le poste, je vais donc redire avec un air pénétré les grosses contre-vérités que les médias vous assènent déjà ».
Sur le fond, je suis tout à fait d’accord avec ce souhait du pape. Il faut penser, et penser en chrétien. Le premier devoir de celui-ci est de bien faire son métier, en l’occurrence de penser le plus profondément et le plus rigoureusement possible. Le second, qui lui est semblable, est de ne pas reculer devant les doctrines « lourdes », en particulier l’existence et la nature de Dieu.
Vous avez entamé votre carrière universitaire par des travaux sur la philosophie grecque : pourquoi cette traversée vers la philosophie arabe ?
Traversée est le mot, puisque je me suis d’abord intéressé aux philosophes juifs, en particulier à Maïmonide, et que je me suis mis à l’arabe avant tout pour pouvoir le lire. Je n’ai donc pas suivi la « voie royale » qui mène d’Aristote à sa traduction arabe, puis à son influence sur les philosophes de l’Islam. J’ai préféré faire le détour.
Mais au fond, ce qui m’intéresse, c’est d’avoir un élément de comparaison permettant de mieux comprendre la culture européenne en cherchant sur quels points elle se distingue des autres. Pour ce faire, il aurait été trop facile de choisir une culture lointaine et très différente, mettons la Chine. L’Islam a cet intérêt d’avoir hérité à la fois d’Israël et de la Grèce, mais de l’avoir fait d’une manière opposée, presque symétriquement, à celle de l’Europe. Pour rendre compte de