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Poète et philosophe

Maxence Caron


Source : La Nef n°212 de février 2010
Né en 1976, lauréat de l’Académie française, agrégé de Philosophie, Docteur ès Lettres, musicien, pianiste, musicologue, diplômé et médaillé en de nombreux domaines du Conservatoire national de musique dont il a achevé les cursus en 1990, Maxence Caron est écrivain. Il est aussi directeur de collection aux Éditions du Cerf, il y a fondé « Les Cahiers d’Histoire de la Philosophie » dont il a notamment dirigé les volumes sur Hegel, Heidegger et saint Augustin.

La Nef – Maxence Caron, vous êtes un jeune homme de 33 ans. À la fois doué d’une instruction musicale de haut niveau et bardé de diplômes universitaires en philosophie, vous avez choisi particulièrement la voie de cette dernière matière, mais par les livres : pourquoi n’avoir pas suivi la destinée toute tracée par l’université ?
Maxence Caron – Parce que l’université n’est plus un lieu de pensée. Il ne vous a certes pas échappé que ce pays a subi de nombreuses mutations dans le sens de la catastrophe, et que le mot décadence n’a plus de sens lorsque s’impose celui de putréfaction. Tous les domaines sont concernés, politiques, socio-économiques, etc. Le domaine du savoir, de l’art, le domaine de la création, du dépassement de soi dans la grâce de l’amoureux Mystère en qui nous sommes constitués, est devenu celui de la « culture générale » d’un côté, et de la « littérature spécialisée » de l’autre. Ces deux creuses expressions sont de désertifères bouillons où l’individualisme d’outre-modernité court à bride débattante. L’individualisme de notre époque, égoïsme au carré et narcissisme en cube, porte l’état peccamineux à son plus sauvage enhardissement ; il est cette certitude qu’il suffit d’être soi pour avoir quelque chose à dire, il est cette volontaire défaite de tout effort vers la Beauté et vers la Vérité. Hormis le monde littéraire en général, dont on aborde rarement les productions autrement qu’avec un préservatif à chaque doigt, le monde universitaire en particulier est enté sur la déperdition.

D’une part, la liberté en est bannie par le jeu d’influences clientélistes qui, pour faire carrière, vous incitent à vous affilier à tel imbécile imbu, ce que l’urgence et la sincérité de la pensée ne sauraient admettre pour soi. D’autre part, ce lieu qui fut jadis celui de l’universalité – car l’université et l’universalité ont la même racine, qui renvoie littéralement à l’expression « se tourner vers l’Un » – et qui abrita, glorieuses, les figures de tant de grands hommes car elle permettait la transversalité de ses différents domaines d’exercice (Bergson fut prix Nobel de littérature, et Bachelard était aussi bien historien des sciences qu’homme de lettres), ce lieu, devenu ce que Julien Green appellerait « le mauvais lieu », n’offre plus rien de nourrissant à personne, y compris à ceux qui croient encore en lui, ceux dont l’arrivisme n’aide pas à percer les plus simples des apparences.

Il est impossible à l’universitaire de faire marcher dans l’unité d’une même œuvre le concept et l’image, soit la philosophie et la littérature ; impossible d’imaginer que la langue puisse être musicale. Il n’y a pas d’université sans universalité au sens fort du terme : il n’y a donc pas d’université en France. Ayant le futuriste archaïsme de chercher la Vérité, j’ai préféré ne pas suivre la vaste mascarade à laquelle les diplômes me destinaient.

Donc, vous vous êtes lancé dans l’histoire de la philo (vos ouvrages, collectifs ou non, sur Hegel ou Heidegger), de la théologie (saint Augustin), mais aussi dans la musicologie (voir votre Pages [1]) et dans la prose poético-polémique (Microcéphalopolis [2]) : comment tout cela s’organise-t-il ?De la façon la plus simple du monde, car il y a une unité profonde au sein de la pensée, une unité entre l’art, la formulation, la poésie, le concept, la musique et l’image, une unité retrouvée dans la réalité de ce qui est digne d’être appelé une œuvre. 
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