Vous rentrez, je rentre, ils rentrent. C’est l’heure de la plus haute mélancolie enfantine. Celle du retour aux pénates que leur inconfortable confort nous fait fuir chaque année, chaque été, comme si l’on nous avait mis dans la tête ou qu’il fallait vivre habituellement où nous ne le voulions pas, ou qu’un instinct nomade point trop aventureux tout de même nous requerrait chaque saison du soleil.
Mais rentrer où ? C’est comme si évadés d’Égypte, nous devions bien finir par retourner nous prosterner devant Pharaon, après une fugue courte comme une bonne blague. C’est comme si sortis d’exil pour rebâtir le temple de la vraie vie, le temps vite écoulé d’une récréation nous ramenait à Babylone la grande, comme ses esclaves que l’on aurait promenés lestement pour leur entretenir la santé.
Mais rentrer comment et pourquoi ? Pour travailler et produire, échangeant nos dimanches de contemplation divine contre des quartiers d’été, vacances de l’esprit ? Non, mille fois non. Pourrons-nous longtemps encore inviter nos enfants à étudier dès la saison des vendanges pour devenir des hommes en leur infligeant tout à rebours l’exemple des bêtes de somme à quoi l’on veut nous réduire ? À peine rentrés, c’est-à-dire enfermés, nous entendons déjà l’écholalie du tout-éco qui caractérise ce monde-là : dans une économie en crise, faites des économies avec des gestes écolos. Et tous les autres. On en vomit d’avance.
Heureusement : Benoît XVI. Eh oui, encore lui. Car surtout, derrière lui : le Christ. Heureusement : la claque qu’il nous a infligée dès l’orée des vacances dans son encyclique magistrale dont le siècle parlera. Mais il nous faudra bien dix ans, à nous autres, occidentaux lourdauds pour en prendre la mesure. Critique de la technique, critique du consumérisme, critique du libéralisme et critique de l’Étatisme ; critique encore de la domination et du relativisme universalisé : allez, si on lit vraiment cette encyclique, on est bien obligé d’admettre que nous en prenons pour notre grade et qu’il n’y a pas grand-chose à garder de notre pseudo mode de vie qui est bien plutôt une leçon de mort. De mort pour nous, empiffrés de viande humaine et cholestérolisés jusqu’à la moelle, et de mort pour le reste du monde qui nous sert d’abattoir. En réalité, les véritables organismes génétiquement modifiés, c’est nous, tellement empêtrés dans nos contradictions structurelles que nous sommes comme devenus incapables d’amour véritable, c’est-à-dire actif. Alors que nous si avions été appelés à être modifiés, c’était spirituellement. L’Occident, qui fut chrétien, ressemble à cet homme qui ayant été délivré d’un démon, une fois qu’il a bien bourgeoisement rangé sa maisonnée, en récupère sept en échange et dont la situation devient pire qu’auparavant. C’est qu’il est devenu imperméable à la grâce, comme disait Péguy.
Toute la sainte journée, nous travaillons-consommons. Non, ce n’est pas beau comme expression, je sais, mais nos vies non plus. Faut-il que nous soyons aveugles, alors que nous avons le modèle de saint Benoît sous le nez depuis mille cinq cents ans ? A-t-on déjà vu un bénédictin travailler plus pour gagner plus ? Non, au grand jamais : ora et labora, c’est juste travailler pour prier juste, c’est faire vivre un corps pour lui procurer sa vraie fin qui n’est que dans l’expression spirituelle de la contemplation divine. Fous que nous sommes, cette nuit même, on nous réclame la vie et nous pensons encore au vêtement, à la voiture et à la boisson.
S’il faut faire une prière pour cette rentrée – et non un souhait ou un vœu qui sont manières de païens – qu’elle soit pour demander notre libération du rets des matières adultères, qu’elle soit pour réclamer l’espérance, qu’elle soit pour nous faire entrer véritablement en charité, qui est totale offrande de sa vie pour l’autre. Car c’est ainsi que vivent les hommes