Débat sur l'école
L’école, en France, est en crise. Quel est vraiment l’état de la situation et que peut-on faire pour en sortir ? Ce débat apporte des analyses originales et esquisse des solutions viables.
Les participants
Anne Coffinier, normalienne et énarque, est la fondatrice et présidente de « Créer son école » (www.creer-son-ecole.com), association au service de la création et du développement des écoles indépendantes en France.
Frédéric Gautier, ancien chef d’établissement scolaire au sein du réseau jésuite, est le directeur diocésain de l’Enseignement catholique de Paris depuis 2001.
Fabrice Madouas est journaliste à Valeurs actuelles, responsable de la rubrique « Société », ce qui l’a amené à s’intéresser particulièrement aux problèmes de l’école.
Benoît Maisonneuve a créé en Normandie un collège-lycée-internat entièrement libre pour garçons, l’Institut Croix des Vents : 55 rue d’Argentre, 61500 Sées. Tél. : 02 33 28 43 80. Site : www.croixdesvents.com.
La Nef – Comment analysez-vous la situation de l’école en France aujourd’hui ?
Anne Coffinier – Le système éducatif français dans son ensemble est en crise. C’est patent au regard des statistiques du Ministère de l'Éducation nationale. Mais citons simplement Luc Ferry, dans sa Lettre à tous ceux qui aiment l’école : « Entre 21 % et 31 % des élèves entrant en classe de 6ème ne maîtrisent pas le niveau minimal des compétences de base, en lecture et en calcul. Ils ânonnent sans pouvoir comprendre le sens de ce qu’ils lisent tant l’effort consacré au seul déchiffrage est intense. » Cela signifie que plus d’un quart des enfants se retrouve, dès le primaire, en situation d’échec scolaire, parce qu’on leur applique avec obstination des méthodes inadéquates (méthode globale d’apprentissage de la lecture ; refus de pratiquer de manière systématique la grammaire et l’orthographe…).
Et si l'Éducation nationale persiste à choisir des méthodes « qui ne marchent pas », c’est parce qu’elle n’a toujours pas fait le deuil des idéologies – et plus précisément de l’anthropologie – qui les sous-tendent. Rappelons quelques-uns des dogmes prisés par la rue de Grenelle : « l’essentiel est d’apprendre à apprendre » (John Dewey), c’est-à-dire acquérir des compétences techniques, la transmission du savoir étant secondaire ; ou : « il faut mettre l’enfant au centre du système éducatif » (Célestin Freinet); ou encore : « l’enseignement doit se concentrer sur l’acquisition des savoirs scientifiquement démontrés » (Jean Piaget), ce qui signifie qu’on fait une croix sur l’enseignement des humanités et, partant, sur le développement de la sensibilité et la construction de l’esprit critique.
Frédéric Gautier – Je partage le constat de la référence idéologique que vous avez soulignée. Je la vois dans deux domaines : celui de la pédagogie, à travers toutes les références que vous avez citées ; et celui de la dimension éducative, l’école étant aussi un lieu d’éducation. Il y a également une crise du système, c’est-à-dire de l’organisation de l'Éducation nationale, qui n’est pas sans lien avec la référence idéologique. C’est un système pensé de haut en bas sans souci du principe de subsidiarité. Il faudrait le repenser en tenant compte de ce principe de bon sens qui n’est pas réservé qu’aux catholiques. Enfin, il ne faut pas charger l’école de tous les maux : l’une de ses difficultés, c’est aussi le contexte de la société dans laquelle elle se trouve. On ne peut demander aux élèves d’avoir le sens de l’effort, de la contrainte, du travail et du respect d’autrui, lorsque dans la société qui les entoure ces valeurs sont inexistantes, brocardées, bafouées ou considérées comme une option libre. Le sens donné à l’instruction ne peut avoir d’efficacité dans l’école que s’il en a aussi dans la société