Curieuse situation : partout en Europe, les élections infligent régulièrement des blâmes, voire de sérieuses déroutes aux partis « au pouvoir » : MM. Berlusconi, Zapatero et Socratès viennent d’en faire l’expérience après M. Brown, et sans doute avant d’autres.
Au pouvoir ? ici comme ailleurs, il faut regarder les mots de près. C’est précisément à cause de leur impuissance à traiter les grands problèmes de l’heure (désindustrialisation, chômage, insécurité, déficits, immigrations incontrôlées, déliquescence des services publics, notamment de l’éducation…) que leurs peuples révoquent leurs « responsables ». Comme, dans ce jeu de révocation alternative, les partis dits d’opposition furent souvent auparavant aux « responsabilités », les électeurs se tournent de plus en plus vers des partis d’opposition globale, bêtement dénommés « populistes », ou bien se « réfugient », comme on dit aussi sottement, dans l’abstention – qui n’est pas un refuge, mais un dégoût lourd de menaces. Or, dès lors que le corps électoral est amputé d’une moitié d’abstentionnistes, et qu’une notable partie des votes, qui dépasse couramment le quart, est réputée inadmissible, la légitimité desdits « pouvoirs » proclamés « majoritaires », est singulièrement affaiblie, comme l’est à mesure leur autorité.
Ainsi l’impuissance s’installe, accrue par les dessaisissements supranationaux (Commission de Bruxelles, Cours de Luxembourg et de Strasbourg, Banque de Francfort, OMC, OTAN), de sorte que les gouvernements ne gouvernent plus, que la démocratie s’évapore, ce qui ne s’appelle plus nations ni civilisations mais « sociétés » n’étant plus régies que par un entrelacs d’oligarchies de tous poils : au bout de ce compte délétère, il n’y a plus nulle part de légitimité, plus de pouvoir politique, plus d’État – mais une succession d’administrations et de bureaux, qui sont loin de faire un État.
Trêve d’analyse : nous ne manquons pas d’analystes, de centre d’études, de rapports et de rapporteurs, ni même de bons auteurs conscients des périls. Ce n’est point des esprits lucides que nous cherchons parmi l’infinité des penseurs, aussi bien que parmi nos élus et responsables, qui souvent ont le courage de voir, et quelquefois de dire, mais pas celui de faire – de retrouver cette action rationnelle et continue qui est la condition de ce que Richelieu, nommait « la puissance de gouverner ». Drame qu’un Philippe Séguin incarna, et qui est notre drame collectif, le contraste entre la lucidité et l’impossibilité de la traduire en force politique. On voit, on sait, on comprend ; mais on ne peut pas.
Cette impuissance, d’où vient-elle ? Elle n’est pas la conséquence d’un déclassement fatal (la France garde de multiples atouts), mais d’un vice instillé dans notre conception de la démocratie, et notre refus de la prendre au pied de la lettre : si la démocratie est le pouvoir « par » le peuple, celui-ci n’est pas simplement une source de désignation des gouvernants, mais une source d’autorité, une légitimité de chaque jour qui est le seul moyen de gouverner – et de tenir la dragée haute aux oligarchies de toutes sortes. Pas de demos, pas de kratos ; pas de peuple, pas de pouvoir : l’impuissance, la mer des Sargasses, où patauge tout gouvernement coupé de sa source, plutôt de sa ressource populaire. Nous en sommes là partout en Europe et s’il ne fallait qu’une preuve de la négation du peuple par les élites (devenues, par la perte du lien avec le peuple, de banales oligarchies), la plus criante serait le traité de Lisbonne, qui raya son Non de 2005. Mais il y a de multiples autres illustrations : des partis de premier plan (Front National, Front de Gauche, voire Modem ou même écologistes) sont exclus de la représentation nationale, laquelle est accaparée par deux partis qui, bien qu’ils ne représentent à eux deux qu’un quart des inscrits (et guère plus de 10 % chacun aux