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Que faut-il conserver du conservatisme ?

Philippe Bénéton

Source : La Nef N°293 de juin 2017
Le vocabulaire politique est plein d'écueils et d’embûches. Le mot conservatisme en est un exemple, il est tiraillé aujourd'hui entre différentes significations : le conservatisme qu'incarnent de Maistre et de Bonald se distingue fortement de celui du parti de Mme Theresa May ou du néo-conservatisme américain. La différence centrale est celle-ci : le premier est fondamentalement anti-moderne tandis que les seconds ne mettent plus en question les premiers principes de la modernité libérale (l'égalité de droit, les libertés publiques). Le conservatisme contemporain est en fait un libéralisme conservateur. Mais s'opposer à l'usage a des coûts, c'est pourquoi on tiendra pour équivalents « conservatisme moderne » et « libéralisme conservateur ».

LA RÉACTION CONSERVATRICE
La doctrine conservatrice est née contre-révolutionnaire. Les Pères fondateurs du conservatisme (Burke d'abord et puis Maistre et Bonald) ne condamnent pas seulement les pratiques de la Révolution française, ils récusent dès l'origine les principes dont elle se réclame. Les Lumières, les Droits de l'homme, autant d'illusions ou de prétextes qui sont contraires à la nature de l'homme moral et social. L'argumentation se ramène à trois critiques fondamentales :
1/ Une critique épistémologique : les révolutionnaires se montent la tête, ils ne prennent pas la mesure des limites de la raison humaine. Faire table rase pour reconstruire à neuf est une entreprise insensée. La sage raison indique un chemin tout différent : faire crédit à ce savoir que l'expérience et le temps ont engrangé dans les us et coutumes. La tradition est bonne parce qu'elle est le fruit d'un processus qui procède par essais et erreurs (elle est à la fois sélection et transmission) et parce qu'elle s'adapte aux caractères particuliers de chaque peuple. « L'individu est sot […], mais l'espèce est sage » (Burke).
2/ Une critique sociologique : la bonne société n'est pas un simple agrégat d'individus, elle est une communauté vivante et ordonnée. L'individualisme moderne dénoue les véritables liens sociaux qui sont des « liens d'attachement » (Southey) au profit de relations impersonnelles et utilitaires. Les attaches solides sont celles qui se créent au sein des communautés, autrement dit celles qui unissent les parents et leurs enfants, les fidèles à l’Église, les paysans à leurs villages, les Français ou les Anglais à leur patrie... Fonder la société sur de simples règles du jeu, c'est bâtir sur du sable.
3/ Une critique politique : le juste pouvoir est extérieur aux individus. La démocratie viole l'inégalité qui est dans la nature même et elle sape la véritable autorité politique qui doit contenir, maîtriser les passions humaines. La politique a une dimension morale. Comment le pouvoir pourrait-il jouer ce rôle si son principe de légitimité ne le rendait pas indépendant des volontés des individus ? En fin de compte, l'homme s'insère dans un Ordre créé, il doit se soumettre à la nature des choses en même temps qu'à la sagesse de la tradition.

LES FAIBLESSES DU CONSERVATISMECONTRE RÉVOLUTIONNAIRE
Pour l’essentiel, ces faiblesses sont, semble-t-il, celles-ci :
1/ Les contre-révolutionnaires ou conservateurs européens ont fait l’éloge de la tradition, opposée à l'universalisme abstrait des Lumières, mais ils n’ont jamais défendu que certaines traditions, celles de la vieille Europe. Un temps sans doute, ce traditionalisme a fait leur force – ils pouvaient s’appuyer sur une longue histoire contre ceux qui la dévoyaient – mais à partir du moment où l’histoire prenait durablement un nouveau chemin, ils butaient sur une difficulté. Comment plaider l’histoire contre l’histoire ? Comment se réclamer de la tradition et récuser celles qui se formaient et se développaient au sein des régimes modernes ? Les contre-révolutionnaires ont été amenés 
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