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Que vive le Québec !

Mathieu Bock-Côté

Source : La Nef n°297 Novembre 2017
Intellectuel québécois bien connu de nos lecteurs, Mathieu Bock-Côté analyse pour nous la situation de sa patrie, espérant toujours que les Québécois, pris dans le mouvement programmé de dissolution du Canada, renoueront avec la quête de l’indépendance.

La& 8200;Nef – Vues du Québec, la France et l’Angleterre ont-elles une même approche de la colonisation de l’Amérique, notamment dans leur attitude à l’égard des autochtones, les Indiens ?

Mathieu Bock-Côté – Non, du tout. Entre l’Angleterre et la France, en Amérique, il y a une différence de civilisation. La première arrive en Amérique, repousse les Amérindiens, avec lesquels elle ne veut pas se mélanger. Elle les repousse toujours plus loin, et lorsque cela ne sera plus possible, elle les enfermera dans des réserves. La France arrivera avec une tout autre vision, qui est en bonne partie due à Samuel de Champlain, le fondateur de Québec, en 1608. Pour le dire avec les mots d’aujourd’hui, la Nouvelle-France mise sur le métissage avec les Amérindiens plutôt que sur la ségrégation ethnique. Elle n’a pas d’intention exterminatrice. Cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas défendu ses intérêts et qu’elle était étrangère à la force, mais que son projet civilisationnel en Amérique est absolument singulier et ne saurait se laisser réduire à la simple catégorie de la domination européenne, au sens où on l’entend aujourd’hui. Le drame, c’est que cette différence de civilisation est maintenant oubliée ou niée au nom du néo-antiracisme, qui derrière la France, l’Angleterre, l’Espagne et le Portugal, ne veut voir que des « Blancs ». On abolit la diversité des histoires et des projets de civilisation et on réduit l’histoire à une fantasmée guerre des races. Le drame, c’est que cette vision est favorisée depuis quelques années par une puissante propagande qui a déformé profondément la conscience historique de la jeune génération, qui s’est laissée ainsi inoculer le virus de la haine de soi et se soumet à tous les codes de la repentance.

Comment la spécificité française du Québec a-t-elle été maintenue après l’abandon de la Province par la France en 1763 ?

Au moment de la Conquête, les Anglais ont d’abord voulu assimiler ceux qu’on appelait alors les Canadiens, devenus ensuite Canadiens-français, puis Québécois. Ils n’y sont pas parvenus, malgré leurs efforts. Assez spontanément, d’abord, et de plus en plus consciemment, ensuite, les Canadiens vont se donner une mission collective : conserver leur nationalité. Après l’échec des rébellions indépendantistes de 1837-1838, ce projet deviendra un programme explicite, celui de la survivance. Il s’agissait, globalement, de conserver la langue française et la religion catholique, qui étaient les deux fondements de l’identité collective. Comme on dit, la nation s’est repliée sur ses traditions dans l’attente de jours meilleurs. Il s’agissait aussi de maintenir vivante une conscience historique alimentant l’identité collective des souvenirs glorieux de la Nouvelle-France et d’entretenir secrètement un rêve de reconquête. De même, il fallait manœuvrer pour gagner toujours un peu plus d’autonomie collective, en reconstituant, morceau par morceau, une communauté politique canadienne-française. Cette posture était nécessaire mais n’avait rien d’exaltante. Elle a néanmoins permis la conservation d’un peuple qui aurait bien pu disparaître et ne laisser qu’une trace folklorique dans son coin d’Amérique.

Y a-t-il une volonté anglo-saxonne, anglaise puis américaine, d’éliminer la dimension française du Canada ?
Sans le moindre doute, mais elle est anglaise, pas américaine. Elle fut d’abord brutale, au lendemain de la Conquête. Elle deviendra plus subtile à travers le temps. Le rapport Durham, en 1839, propose explicitement l’assimilation des Canadiens-français. Il la propose pour leur bien dans la mesure où Durham juge que ces derniers 
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