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Quel avenir pour les métaux ?

Editorial

Jacques de Guillebon

Source :La Nef N°228 DE JUILLET-AOUT 2011
Oh, que voilà un sujet passionnant, vous dites-vous avant de tourner illico la page. Je vous rassure, moi-même, quand je n’avais pas lu encore cet ouvrage, je songeais comme vous que ce pensum pour ingénieur désœuvré n’avait à l’évidence pas droit de cité parmi les nobles préoccupations qui autrement nous hantent sans relâche. Et voici que, sans que cela ait rien à voir du tout avec le fait que je partage le patronyme de l’un de ses auteurs, depuis que l’on m’a recommandé ce livre, je me suis pris d’une passion tout étonnante pour la vie passée, présente et future de nos frères minéraux les utiles métaux. Car ce que nous enseignent les admirables esprits de l’Association des Centraliens réunis pour accoucher de ce rapport, c’est que rien moins que la forme de notre destinée matérielle est suspendue à l’utilisation de ces souterrains matériaux.

Un Centralien peut avoir tous les défauts, on ne le soupçonnera pas, je crois, d’obscurantisme devant la science. Et pourtant ces messieurs nous racontent dans leur style intelligent, didactique, limpide, bref clair comme de l’eau de roche que les prétendues avancées technologiques dont nos économies occidentales se prévalent de posséder la clef sont toutes menacées par une réalité dont la simplicité est biblique : elles se nourrissent toutes de métaux étranges, comme ces fameuses « terres rares » dont la Chine est le premier propriétaire et qui, comme leur nom l’indique, ne courent pas les rues. Épée de Damoclès suspendue au-dessus de la nouvelle économie des biens, les métaux qui subissent déjà une surexploitation formidable par tout le globe risquent de bientôt manquer. Bien entendu, nos Centraliens ont pensé à tout et ont quelques remèdes dans leur besace : mais, on s’aperçoit bien vite avec eux qu’amélioration du recyclage et autres cautères ne dissiperont que très éphémèrement les effets du mal. Car nous sommes tellement drogués sans le savoir à la consommation de métaux de tout ordre qu’il n’y a, selon les auteurs, in fine qu’une solution viable : « muter vers une économie de la sobriété ou de la frugalité ».

Quand après l’avoir répété sur tous les tons et en avoir été moqué plus qu’à son tour, l’on voit que les scientifiques eux-mêmes, ces grands prêtres d’une époque en mal de points fixes, se prennent enfin à nous rappeler l’évidence – i.e. qu’une croissance économique donc matérielle infinie est une absurdité dans ce bas monde – on ne peut s’empêcher de ressentir une pointe de soulagement. Plus encore quand ces esprits géomètres se font philosophes : « Nous avons sans doute autant besoin de “moins de technologie” que de “plus de technologie”. C’est donc aussi sur le terrain du juste besoin, et par-delà, de la morale, que devront se situer les progrès », disent-ils. Voilà qui devrait enfin refermer la parenthèse ouverte il y a cinq cents ans, quand des humanistes prétentieux qui étaient fils des alchimistes se mirent à rêver à haute voix qu’un jour la domination totale des sciences et des techniques permettrait à l’homme, ce demi-dieu avec une béquille, de s’émanciper de toutes ses bornes. L’homme, ce finaud, a fini après tant de travail par reconnaître que toute sa science lui apprenait une seule chose qu’il savait déjà, sa condition de finitude charnelle.
Nul doute que les magiciens noirs du Progrès n’en ont pourtant pas terminé avec leur croyance et qu’ils vont s’évertuer à nous faire croire que l’esprit humain trouvera des solutions alternatives, que rien ne peut s’arrêter et qu’on ira s’il le faut sur Vega du Centaure conquérir l’énergie et la matière indispensables.
Indispensables à quoi ? Je ne sais. Peut-être à oublier que ce n’est pas pour ici que, fils de l’Absolu, nous sommes faits.
J.G.
Philippe Bihouix et Benoît de Guillebon (dir.), Quel futur pour les métaux ?, EDP Sciences, 2010, 300 pages, 39 e.