Le dialogue islamo-chrétien est une nécessité rappelée par le pape.
Mais comment l’envisager concrètement pour éviter l’irénisme ou la confusion ?
Le concile Vatican II (1962-65) représente un tournant majeur dans l’histoire des relations entre le christianisme et l’islam. Rompant avec une attitude multiséculaire dominée par la défiance envers une religion dont le Livre sacré combat l’essentiel du dogme chrétien et prétend comme elle, et contre elle, à l’universalité, l’Église catholique s’est alors engagée dans une démarche d’ouverture inédite envers les musulmans. Ainsi peut-on lire dans Nostra Aetate : « Si au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle » (n. 3).
Ce faisant, et selon son habitude, l’Église tenait compte des signes des temps. Au milieu du xxe siècle, le monde commençait à se rétrécir jusqu’à devenir un « village planétaire » alors qu’à l’intérieur de nombreuses nations s’établissait un pluralisme ethnique, culturel et confessionnel appelé à durer. Il ne s’agissait certes pas pour l’Église de promouvoir l’idéologie du multiculturalisme ; il ne s’agissait pas non plus pour elle de justifier le pluralisme de jure (ou de principe) impliquant une multiplicité de vérités voulue pour elle-même par Dieu et encourageant l’indifférentisme religieux. Simplement, l’Église prenait acte d’une situation de fait et ne pouvait pas rester en marge de ces mouvements historiques : il en allait de sa mission dans le monde et de son rôle dans la construction de la « civilisation de l’amour », selon la formule chère à Jean-Paul II.
Loin de traduire une rupture avec la Tradition ou un renoncement à l’évangélisation, comme certains l’ont compris, le dialogue découle d’une juste approche théologique selon le schéma tracé par Paul VI dans sa première encyclique, Ecclesiam suam (6 août 1964). Il y situe l’origine et le modèle du dialogue dans le mystère de Dieu qui est Amour : Dieu Lui-même est dialogue dans sa relation trinitaire et Il dialogue avec l’humanité dans l’Incarnation de son Verbe. Ce n’est donc pas un banal « dialogue de salon » que proposait Paul VI mais, à l’imitation du Christ, un « dialogue du salut » qui s’inscrit dans une perspective eschatologique d’unité de la famille humaine dont tous les membres sont créés à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1, 26 et s.) et destinés à être « réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils » (Rm 5, 10).
Une entreprise difficile
Lorsqu’on évoque le dialogue interreligieux, la plupart des Européens pensent spontanément à l’islam, alors que cette démarche concerne évidemment des bouddhistes, des hindouistes, des animistes, etc. Il est vrai qu’avec ces derniers les rapports n’ont jamais été marqués par des conflits ou des contentieux de grande ampleur, malgré les souffrances endurées par bien des missionnaires, mais celles-ci ne concernaient pas des peuples tout entiers comme ce fut le cas avec l’islam. Et le présent suscite bien des perplexités au moment où cette religion, qui est aussi un système socio-politique, s’impose avec de plus en plus de visibilité et d’exigences, voire de violences, dans les sociétés européennes. La fixation sur la religion musulmane trouve là son explication. Il faut bien dire que le dialogue avec les musulmans n’est pas une entreprise aisée.
Dans une récente étude (1), Alain Besançon se demande non sans pertinence si, lors du Concile, l’Église a bien saisi la nature réelle de l’islam. Quoi qu’il en soit, l’expérience aidant, elle a pris peu à peu conscience des écueils et des limites qui jalonnent la voie ouverte voici quatre décennies. Pour les musulmans, l’aptitude à la découverte du christianisme ne va pas de soi, étant donné la critique qu’en fait le Coran. Certains voient dans la