Chantal Delsol, dans une tribune récemment publiée par Le Figaro (1), pour saluer le dixième anniversaire à venir du 11 septembre, entreprend de battre en brèche l’éthique pacifiste de l’Europe actuelle, sous cet argument étonnant : ce n’est pas parce que nous, occidentaux moyens de la postmodernité, croyons ne plus avoir d’ennemis en refusant de les désigner, qu’eux-mêmes ne nous ont pas choisis comme tels. Ici, dans le rôle de l’ennemi, de l’hostis cher à Carl Schmitt qui, à travers son disciple Julien Freund, est le vrai maître de la philosophe, c’est bien entendu la figure de l’islam contemporain hystérisé qu’il faut discerner. Révérence gardée à cette haute figure de l’intelligence qu’est pour nous Chantal Delsol, en filant le parallèle habituel qui met en concurrence diachronique le communisme et l’islamisme, elle n’a pas peur ce faisant de s’inscrire dans la logique profondément dangereuse, nous semble-t-il, de la démocratie américaine envahissante.
Avec Qui est mon prochain, long texte publié par Esprit, Pierre Klossowski répondait dès 1938, devant une situation infiniment plus inquiétante dans ses possibles destructeurs que la nôtre, aux arguments des schmittiens et il ne sera pas inutile de le citer ici. Mettant en regard les États totalitaires de son temps et la société démocratique représentative, Klossowski y démontre qu’ils recourent à de semblables fondements qui en font des abstractions, soit des idoles disposant de toute-puissance sur leurs peuples. À cela qu’oppose-t-il sinon l’unique subversion possible qu’est l’amour chrétien du prochain qui nous fait voir que le péché demeurant en nous, l’ennemi y gît de la même façon ? « Les sociétés démocratiques, écrit-il, ont cru pouvoir chasser les démons par les impératifs de l’éthique ; elles ont suscité Léviathan et Béhémoth. Ainsi, parce que l’on promet de représenter, quand on ne le prétend pas, un degré supérieur de civilisation, on se voit amené à reconnaître des “ennemis” – des ennemis de la civilisation. Mais une civilisation qui a des “ennemis” est-elle la civilisation ? » Puissant argument qui va là-contre le paradigme libéral ; qui l’écharpe de plein fouet et lui fait révéler son secret de moins en moins bien gardé qui est que « les sociétés démocratiques qui prétendent assurer à leurs membres le droit inviolable de jouir de la vie doivent sans cesse avouer à leurs membres que des “ennemis” menacent ce droit ».
La société née de la Révolution parricide a été baptisée dans le crime, comme le remarquait Sade – pour s’en réjouir. Elle baigne perpétuellement dans ce sang impur qui coule des flancs des coupables par nature contre quoi les innocents que nous sommes, jouisseurs postmodernes prenant dans ce rôle la suite du prolétariat ou de la race aryennne, ont le droit imprescriptible et irréductible de s’élever.
Chantal Delsol entend réveiller nos supposées lâchetés : ne voyons-nous pas, demande-t-elle, les massacres de chrétiens d’Irak ? Oh que si, nous les voyons et nous voyons trop quel moyen a précipité l’engrenage qui devait les voir mourir. Nous n’oublions pas la guerre de Bush qui a noué les fils de la tragédie qui allait les frapper. Nous n’oublions pas cet adage vieux comme le monde qui veut que le sang appelle le sang et nous n’oublions pas que le Fils de l’homme seul nous a donné les moyens, par la grâce de son sacrifice, de rompre le cercle.
Nous croyons fermement que c’est même cela qui fonde la civilisation que nous défendons. Nous ne ferons pas la paix par la guerre parce que cette paix est fictive, inexistante et sans cesse repoussée pour permettre à la longue domination libérale de s’étendre toujours plus loin. Moins que jamais la guerre n’est juste et le soutenir réclame certainement plus de courage que l’appel à la mise en branle des machines de destruction téléportées.
(1) Du 7 janvier 2011.