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Raisons d'un désaccord

Source :La Nef n°224 de mars 2011
Nous avons toujours suivi avec grand intérêt les travaux de Chantal Delsol, véritable intellectuelle dont la contribution au débat d’idées dans notre pays est précieuse. Nous ne partageons pas toujours ses analyses – ni elle les nôtres –, mais une estime réciproque nous lie et nous sommes honorés de l’amitié qu’elle nous manifeste. Ce préambule explique pourquoi nous nous sommes précipités sur son dernier essai, L’âge du renoncement (1), dont le thème est au demeurant fort ambitieux et donc très attirant.

Le livre est à bien des égards passionnant, car le sujet qu’il étudie concerne l’avenir même de notre civilisation et Chantal Delsol y déploie une érudition impressionnante, dans une langue toujours limpide, sans jamais tomber dans la prétention ou l’ésotérisme. Et pourtant, si la plupart des constats dressés nous semblent justes d’un point de vue factuel, la thèse centrale de l’auteur nous apparaît discutable.

Chantal Delsol développe l’idée que nous sommes en train de changer définitivement de paradigme civilisationnel. Après une parenthèse due à l’irruption du monothéisme judéo-chrétien, nous revenons à ce qui a été majoritairement la norme de l’humanité, à savoir une société de type néo-païen marquée par les mythes. Cette évolution remonte à cinq ou six siècles et s’explique par la perte progressive de la foi qui a entraîné un affadissement de la notion de vérité. Dès lors, la question qui importe n’est plus « Qu’est-ce qui est vrai ? », mais « Comment bien vivre ? » ; aussi la sagesse se substitue-t-elle peu à peu à la foi. « Le passage de la foi à la sagesse, et l’apparition du monopole moral, écrit Chantal Delsol, sont rendus possible par le développement, lui-même bientôt monopolistique de l’utile, qui prend le pas sur le vrai. La substitution du premier au second fait l’objet d’une évolution lente, comptable en siècles » (p. 59). L’esprit humain ayant besoin de repères fixes, ce sont les mythes qui vont remplacer les vérités que l’on juge désormais inaccessibles. « Ce n’est pas le nihilisme qui a remplacé l’ancienne religion traditionnelle, poursuit l’auteur, mais une pluralité de syncrétismes élaborés sur mesure » (p. 116).

Pour Chantal Delsol, la principale conséquence de ces constats est que nous sommes revenus à une conception du « temps circulaire » qui a toujours prévalu partout en-dehors de la sphère judéo-chrétienne, qui avait imposé une vision du « temps fléché » : « Le temps fléché suppose une possibilité d’amélioration du monde humain, au fur et à mesure que passe l’histoire. Il implique l’espoir ou l’espérance. Il suscite l’émergence de la croyance au progrès. Et en cela, il est le principal vecteur du développement intense de l’Occident » (p. 133). Un homme vivant seulement dans le temps présent, dans une optique individualiste et hédoniste, en dédaignant le passé et en n’attendant rien de l’avenir, ne sait que saisir le temps circulaire. Il est aussi facilement la proie des faiseurs d’apocalypse et vit désormais dans la peur permanente d’une catastrophe irrémédiable (dérèglement du climat, épuisement des matières premières, guerre nucléaire, explosion démographique…). Les notions de vérité et de « bonne vie » ayant disparu, la démocratie – dont Chantal Delsol montre que la voie a été ouverte par le judéo-christianisme bien plus que par les Lumières et la Révolution – sombre dans une recherche du consensus à tout prix, la paix devenant l’unique finalité : un tel processus ne peut conduire qu’à la tyrannie de la « pensée unique ».

Comment ne pas reconnaître que nombre de ces constats reflètent – hélas ! – la réalité qui est sous nos yeux ? On pourrait encore citer d’autres réflexions pertinentes de Chantal Delsol, comme ses analyses des droits de l’homme « sacralisés, non pas en tant que vérités, mais en tant que mythes » (p. 81), lesquels conduisent à ne plus protéger le plus faible « mais le désir individuel, y compris 
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