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«Ramener l'esprit humain à l'humilité», entretien avec Chantal Delsol

Chantal Delsol

Source : La Nef N°294 de juillet-août 2017
Philosophe, membre de l’Institut, Chantal Delsol trace un profond sillon avec une œuvre de grande ampleur sur les dérives de notre postmodernité. Son dernier ouvrage – une approche remarquable de l’enfance et de l’éducation& 8200;– a été l’occasion de la rencontrer et d’aborder avec elle ses thèmes de prédilection, objet de ses derniers écrits.


La Nef – Vous consacrez un essai à « la philosophie de l’enfance » : pourquoi cette réflexion, quel en est le but ?
Chantal Delsol –
Il y a longtemps que je voulais réfléchir là-dessus. Après tout, l’éducation des enfants est le seul domaine de la vie dans lequel j’ai une véritable expérience. Et en principe on philosophe sur l’objet de son expérience. Une philosophe mère de famille nombreuse devrait avoir quelques idées sensées sur ce qu’est l’enfance. De plus, je suis effarée par les présupposés idéologiques et idéalistes qui circulent partout là-dessus – venant en général de gens qui n’ont jamais vu d’enfant. Nous ne sommes pas sortis des erreurs de Rousseau.

« La famille stable constitue le meilleur contexte de l’enfance », écrivez-vous (p. 205) : pourriez-vous développer cette idée et comment la concrétiser dans le contexte présent du rejet de toute contrainte, notamment celle de l’engagement dans la durée ?
L’idée principale de ce livre, d’où le titre : l’enfance est une aventure, risquée et sans recette. En effet, il s’agit non pas seulement de faire de l’enfant un adulte (pour cela, il suffit d’attendre que la biologie fasse sont œuvre), mais d’en faire un adulte intellectuellement et spirituellement, autrement dit un humain responsable de lui-même, de ses œuvres, et de ses communautés d’appartenance. Cet apprentissage est plein de risques, car on ne sait jamais jusqu’où on peut aller, et pourtant, il faut aller – le principe de précaution n’existe pas ici. L’enfance est un passage au-dessus des gouffres, car les éducateurs sont constamment obligés de parier les yeux fermés : on ne sait pas qui est l’enfant, de quoi il est vraiment capable, ce à quoi il aura envie de se vouer, et pourtant il faut faire comme si on le savait.
C’est en raison de cette instabilité constitutive que l’enfant a besoin, pour grandir, d’un milieu stable, constitué par un père et une mère qui réfléchissent en harmonie. Il faut ajouter que l’enfant doit pouvoir faire sien le monde qui l’entoure, et ce n’est pas là apprendre par cœur une leçon, mais contempler le monde et le méditer indéfiniment. L’enfant est un contemplateur. Pour cela, il faut la paix, la stabilité, la confiance.

Venons-en à vos précédents livres : L’âge du renoncement, Les pierres d’angle et La haine du monde forment comme un triptyque sur un même fil conducteur sur notre modernité tardive : comment le résumeriez-vous ?
En effet, il s’agit bien d’un triptyque. L’âge du renoncement est pour moi le plus important. J’ai tenté de montrer là qu’en abandonnant la chrétienté, nous sommes tout simplement en train de retourner au paganisme courant que j’appelle « la soupe primordiale de l’humanité » ou « la culture naturelle ». Par exemple, le « droit des animaux » ou la réduction du corps à la physico-chimie, c’est la récusation de l’humanisme : la gouvernance par consensus, c’est la récusation de la conscience personnelle qui fait la démocratie ; les théories des catastrophes, traduisent la récusation du temps fléché typiquement judéo-chrétien, etc. L’élaboration du judéo-christianisme a été une révolution par rapport à toutes les autres cultures dans le temps et l’espace, et il est possible que cette nouveauté ait été trop exigeante à tenir.
Puis mes lecteurs m’ont accusée de pessimisme. Beaucoup m’ont dit : à vous entendre nous sommes morts, tout est perdu. Si vous croyez encore en l’espérance, écrivez la suite. D’où Les 
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