Editorial
Dimanche 29 mai au soir, le résultat du référendum est tombé sans appel : 54,9 % de non contre 45,1 % de oui. Résultat d'autant plus significatif que le taux de participation a été fort : 70 % (notons au passage que les plus jeunes ont massivement voté non). Le résultat n'est pas une surprise, il est dans la continuité de celui sur Maastricht en 1992. Car nos dirigeants ont oublié un peu vite que le oui ne l'avait emporté que d'une très courte longueur, lorsqu'il avait le soutien de 80 % de la classe politique. Treize ans plus tard, le scénario était le même et, malgré la propagande disproportionnée en faveur du oui – comme en 1992 et sans doute pire encore –, c'est le non qui l'a cette fois-ci emporté largement.
Si nos responsables politiques croyaient réellement à la démocratie et tiraient les leçons des scrutins électoraux, ils n'auraient pas persévéré toutes ces années dans une construction européenne toujours plus ubuesque et babélienne dont il n'était que trop visible que les peuples ne voulaient pas. Telle est bien la première leçon de ce référendum que semblent n'avoir toujours pas compris nos gouvernants, de droite comme de gauche : dans un système démocratique, l'immense décalage qui existe entre le peuple et la majorité de ses élus est un phénomène fondamentalement malsain porteur de graves tensions. Moins d'un tiers des Français soutiennent un projet qui aurait été approuvé par 85 % de la représentation nationale réunie en Congrès !
Certes, les motivations des adversaires de la Constitution sont variées et ces derniers ne forment pas un ensemble homogène. Il n'empêche, qu'il existe un large consensus pour refuser, non pas l'idée européenne en tant que telle, mais cette Europe-là, dont il est facile de cerner les principaux motifs de rejet qui sont tout, sauf secondaires… et dont on ferait bien de tenir compte à l'avenir :
– son fonctionnement actuel est infiniment trop complexe, bureaucratique et non démocratique ; le projet de Constitution ne faisait qu'aggraver cette inquiétante dérive des institutions ;
– le projet de Constitution consacrait l'option libérale que l'on nous impose à l'échelle planétaire ; libéralisme économique, comme si le seul jeu de la concurrence libre et ouverte suffisait à réguler le marché (dumping social, délocalisations, chômage… en sont le prix) ; libéralisme des mœurs, en « constitutionnalisant » le mariage gay (« est interdite toute discrimination fondée… sur l'orientation sexuelle », art. II-81 et III-118), lui-même conséquence du libéralisme philosophique prédominant qui fait du relativisme et du subjectivisme la norme morale obligatoire ;
– enfin, chaque nouvelle étape consacre un recul de la nation et de sa souveraineté ; cette Europe-là se renie elle-même – en refusant de reconnaître ses racines chrétiennes – et avance masquée. A-t-on jamais clairement averti les peuples européens de l'ambition réelle de nos Européistes ? Pourquoi n'avoir jamais posé le débat en termes simples : faut-il oui ou non renoncer à la souveraineté des nations (et donc accepter leur disparition de facto) pour construire une Europe fédérale ayant son propre État, les nations devenant alors l'équivalent de simples régions ? L'immense majorité de notre classe politique a choisi depuis longtemps l’option fédérale… sans le dire clairement. Et là est sans doute le décalage le plus sensible entre le peuple et ses dirigeants, d'autant plus sensible qu'il s'agit d'un non-dit, donc d'une manipulation de l'opinion qui dure au moins depuis l'Acte unique de 1986 et plus encore depuis Maastricht en 1992.
Proposer une autre Europe
Le référendum du 29 mai y changera-t-il quelque chose ? Rien n'est moins sûr, tant est grand le cynisme de nos Européistes qui se moquent pas mal du message d'un tel vote. Certes, la victoire du non est un coup d'arrêt sympathique à une machinerie perverse