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Réflexions sur Péguy et son combat

Jacques de Guillebon

Source :La Nef n°185 de Septembre 2007
Il n’y a pas d’anniversaire Péguy cette année, ni l’année prochaine. Il n’est pas d’actualité de s’étendre sur l’éternel grincheux de la rue de la Sorbonne. Pourtant Rémi Soulié nous donne un Péguy de combat qui devrait aider à reconnaître enfin le génial prosateur des Cahiers.

S’il en faut un, ce sera lui ; s’il est besoin d’un exemple pour les gens de ce temps, de notre temps, jeunes ou vieux dans un temps cacochyme à force de jeunite, s’il faut une perfection dans la lutte contre et avec cette terre qui nous retient afin de nous élever, mais qui nous retient aussi parfois de nous lever, il faudra que ce soit ce Péguy trop cité, ce Charles Péguy trop commenté, trop récité de loin pour être assez lu, que Rémi Soulié nous donne aujourd’hui dans sa forme « de combat », un Péguy libre garçon de France, de France entre Seine et Loire, mais un Péguy-Israël aussi, entêté lutteur contre l’ange du Seigneur, mais un Péguy permanent révolté encore, à qui on ne la fait pas (1).
C’est l’exemple lumineux d’un courage point trop humain, c’est bien cela qu’il nous faut. C’est celui du travailleur acharné des Cahiers de la Quinzaine, cette entreprise de démolition du moderne en général qui était d’avance vouée à l’échec commercial, et à l’échec mondain, et à la brisure de la nuque et des reins, et à l’absolu mépris des contemporains. Péguy le normalien dreyfusard jusqu’à l’os, Péguy qui dès la jeunesse savait qu’il ne serait jamais fidèle qu’à cette jeunesse désintéressée, qu’à cette enfance amoureuse de géométrie, de travail bien fait, de poésie commune, Péguy le socialiste affranchi partait donc dès l’origine pour une bataille solitaire contre le monde nouveau qu’il lui était donné de voir se bâtir sur les ruines de l’ancien, pour une guerre sans espoir qui lui ferait tant aimer la divine, la petite Espérance, dans un chant dont la mémoire ne s’est pas perdue : « La foi que je préfère, dit Dieu, c’est l’Espérance… ».

Maître de lucidité

Notre époque, qui aime les chansons, n’a pas oublié le magnifique poète des Tapisseries, du Mystère de la charité, du Porche du Mystère de la deuxième vertu. Il a peut-être trop négligé le prosateur Péguy, qui est aussi un chantre, qui est aussi un psalmiste merveilleux, et qu’une méchante légende voudrait inaccessible, obscur à force de répétition, ennuyeux de néologismes, fatigant d’archaïsme. Tout cela usurpé ne laisse pas voir que Péguy est, en plus d’être le premier métronome français, le premier garant de l’admirable métrique française, un maître de lucidité, de vérité et, on le dit peu mais il ne faut le taire, d’humour.
Car, dès la ligne de départ, Péguy enfonce ce Dada et ce surréalisme qui ne sont même pas encore nés par ses trouvailles verbales, ses téméraires digressions et intrusions (« Empérière des infernaux palus »), ses gargantuesques détours (voir cette jouissive métaphore de la manœuvre militaire dans Un poète l’a dit) qui, l’emmenant vers le plus lointain, lui permettent de se découvrir comme le plus immédiatement près, tout d’un coup, de son sujet ; par ces parenthèses dans la parenthèse jamais refermée, par cette convocation impérieuse de la langue, de toute la langue à une guerre homérique avec un univers qui commence de s’oublier lui-même. Si Bergson, philosophe de la durée, a influencé Péguy, la réciproque n’est pas moins vraie et l’on peut comprendre que, comme il y eut un Proust plus tard pour devenir ce romancier du temps tel que le professeur du Collège de France l’avait redécouvert, avant Bergson même il y avait Péguy pour savoir que, sans un déploiement général des forces et des ressources complètes d’une langue pour une recréation continue de la mémoire, toute écriture ne restera décidément que littérature.

Contre les pacifistes

Il y a ici une liberté d’esprit, de parole, de pensée et d’expression amenée à son plus haut point, ne devant rien à personne, tributaire de rien, de nulle idéologie, de 
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