Petite synthèse de nos principales raisons contre le libéralisme.
Bien que Tocqueville ait été français, le libéralisme est d’esprit anglo-saxon et il n’avait jusqu’alors jamais vraiment influencé en profondeur la pensée politique française. Assiste-t-on aujourd’hui à un tournant ? En effet, dans les faits plus qu’intellectuellement, le libéralisme semble avoir gagné la partie. Le rapport Attali en est un symbole : le libéralisme pur et dur est maintenant défendu par un socialiste, ancienne éminence grise de François Mitterrand. Il est vrai que la France est dans une situation quelque peu particulière, tant notre pays a souffert plus que d’autres d’une socialisation aiguë de son économie – avant même l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Tant et si bien que nous sommes les champions du monde (Belgique et Suède exceptés) des prélèvements obligatoires avec environ 44 % du PIB (36 % pour la moyenne OCDE, 27 % pour les États-Unis et le Japon). Si l’on ajoute à cela que le parti socialiste et la gauche française sont idéologiquement demeurés imprégnés par le marxisme et la lutte des classes, on peut comprendre qu’une majorité de Français soit naturellement attirée par le camp d’en face, sans être pour autant adepte du libéralisme.
L’alternative, cependant, est-elle inéluctablement et éternellement entre socialisme et libéralisme ? Avec l’expérience de sa sagesse, l’Église propose aux hommes de bonne volonté une doctrine sociale qui n’est ni socialiste, ni libérale. Elle accepte le principe de l’économie de marché, c’est-à-dire de la libre entreprise, mais assorti de garde-fous et, surtout, elle défend une anthropologie incompatible avec la vision de l’homme prônée par le socialisme et le libéralisme. Benoît XVI a récemment souligné « l’interrelation entre les quatre fondements de l’enseignement social catholique : la dignité de la personne humaine, le bien commun, la subsidiarité et la solidarité » (1).
Avant de voir comment le libéralisme s’oppose à ces fondements, levons quelques ambiguïtés de langage. Avant d’être un système économique, le libéralisme est d’abord un concept de philosophie politique. Le régime libéral s’est imposé partout où règne la démocratie (au-delà de l’aire marquée par le christianisme) : il se caractérise par le primat de la liberté et par la crainte du pouvoir politique considéré comme son « ennemi naturel » ; en cherchant à le limiter, il a établi une organisation politique en trois composantes : « la théorie de la suprématie du droit, la théorie de la séparation ou de la division du pouvoir, la théorie de la représentation » (2). La liberté des modernes est celle de faire ce que l’on veut dès lors où l’on ne nuit pas à autrui. Cette conception de la liberté s’oppose à la tradition classique héritée d’Aristote et saint Thomas d’Aquin pour laquelle la vraie liberté – ascèse qui est un couronnement – est le choix du bien. Le Christ a montré la voie en affirmant : « La vérité vous rendra libre » (Jn 8, 32). Sans recherche de la vérité, la liberté n’est qu’un leurre, elle est la liberté de se perdre.
De plus, il est fallacieux de prétendre que l’ordre libéral laisse la liberté à chacun de faire ce qu’il veut, qu’il n’empêche personne de vivre chrétiennement par exemple. Certes, c’est en partie exact, mais c’est oublier la nature pécheresse de l’homme et l’influence de l’environnement et de l’exemple venu de haut. C’est pourquoi les Anciens voyaient la politique comme une éducation à la vertu. Laisser libre cours à la pornographie au prétexte que personne n’est obligé de la regarder, c’est aussi oublier son impact sur le Bien commun dont le Politique a la charge, comme si les comportements individuels étaient sans conséquences sociales.
L’homme maître du sens
Ainsi le libéralisme affirme l’autonomie de l’homme, la souveraineté de l’individu, maître du sens, du bien et du mal. Pierre Manent, après avoir