La crise financière, dont les spécialistes nous disent qu’elle est la plus importante depuis celle de 1929, a eu ceci de bon qu’elle a clairement montré les limites des vertus du marché laissé à lui-même. Ce sont les interventions massives des États qui ont permis d’éviter l’effondrement. Cet échec patent du libéralisme que rien ne semblait arrêter remet-il en selle pour autant le socialisme, comme si l’alternative était forcément l’un ou l’autre ? Heureusement non ! mais il serait faux de penser que la solution serait comme un juste milieu entre ces deux excès qui se nommerait « doctrine sociale de l’Église ». Certes, cette dernière reconnaît l’économie de marché et de libre entreprise comme seule viable, mais cette reconnaissance du rôle du marché s’accompagne de la nécessité de le surveiller et, si besoin, de le réguler, notamment par l’intervention de l’État.
Ainsi, la doctrine sociale de l’Église peut apparaître au premier abord comme un libéralisme teinté de socialisme – la social-démocratie ? – alors qu’elle se différencie de l’un et l’autre sur un point essentiel : l’anthropologie. Libéralisme et socialisme puisent aux mêmes sources des Lumières qui ont façonné un homme nouveau déconnecté de Dieu : c’est l’homo oeconomicus qui se réduit à des rapports de production et dont la fin est de consommer et de satisfaire des besoins « économiques ». Autrement dit, avec le libéralisme comme avec le socialisme, c’est le primat de l’économie sur le politique qui, partout, a triomphé. Cette anthropologie a fabriqué un homme dont les choix ne seraient que rationnels dans le sens d’une optimisation des profits et qui rejette l’idée même du péché originel. Ainsi, la liberté totale des marchés préconisée par le libéralisme conduit-elle immanquablement à la liberté du loup dans la bergerie, à la loi du plus fort. L’image de l’individu libre négociant d’homme à homme un contrat est une fumisterie qui profite toujours au plus fort s’il n’existe pas un pouvoir indépendant, garant du bien commun et du respect de la justice sociale, qui régule l’appétit des hommes.
Exiger ce rôle de l’État ou des corps intermédiaires, ce n’est point verser dans le socialisme. Benoît XVI lui-même a rappelé en France le 12 septembre que c’est à l’État « de légiférer pour éradiquer les injustices ». Il faut bien comprendre qu’aujourd’hui le libéralisme, tel qu’il domine la planète, n’est nullement le défenseur de la libre entreprise au sens classique du terme. La « financiarisation » du capitalisme et la mondialisation de l’économie favorisent de plus en plus la constitution de grands groupes multinationaux qui tendent à laminer la petite entreprise familiale à structure humaine (l’exemple de la grande distribution est symptomatique). Au reste, ce libéralisme s’accommode fort bien de la bureaucratie socialiste, on le voit en Chine, mais l’Union européenne en est un exemple encore plus frappant qui conjugue une idéologie et une logique libérales avec un carcan bureaucratique invraisemblable digne des ex-pays de l’Est.
On nous explique que la crise financière est la conséquence de la surchauffe de l’économie américaine entretenue artificiellement par un système de crédit aberrant visant à soutenir à tout prix la consommation des ménages, nécessaire à la croissance. Certes, mais il faudrait aussi se demander à quoi rime cette croissance et à qui elle profite ! Car la « financiarisation » du capitalisme a poussé depuis une dizaine d’années les grandes multinationales à une logique de rendement purement financier à très court terme (des taux de rendement de 15 % étaient ainsi couramment exigés par les actionnaires), conduisant à un enrichissement immoral des plus riches, quand, dans le même temps, les salaires n’ont globalement guère progressé, expliquant le recours inconsidéré des classes moyennes au crédit pour maintenir leur pouvoir d’achat. Malgré la croissance, l’écart entre riches et pauvres s’est accru ces