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Retour sur une trahison
Chronique internationale
Paul-Marie Coûteaux

Source : La Nef n°189 de janvier 2008
Samedi 15 décembre, Mirebeau – Grand froid, sec, vif et bienheureux. Après le marché, je vais au bar-tabac acheter le Figaro Magazine qui publie un débat entre Jean-Louis Bourlanges et moi-même sur le traité de Lisbonne. Bien entendu, la mise en page laisse à désirer : au lieu de les mettre en regard l’une de l’autre, elles sont coupées par d’affreuses publicités, comme s’il fallait éparpiller les deux pages concédées à ce qui sera sans doute le fait le plus marquant de l’année... Me console l’atmosphère chaude et chaleureuse du café où l’on me prend à partie sur l’interdiction de fumer – et en effet on conçoit mal pareil lieu, qui est un peu le centre du village, sans les effluves de cigarettes et de petits cigares. « Vous rendez-vous compte de ce que vous faites à Bruxelles ? », comme si Bruxelles était désormais le lieu de pouvoir reconnu par tous. Or, cette fois, c’est Paris qui décide. Faute d’accéder aux grandes choses, l’État se revanche sur les petites : c’est l’une des conséquences de la déliquescence générale des souverainetés.
Avant-hier, à Lisbonne, les Vingt-Sept ont donc signé un nouveau traité qui, de l’avis général, reprend la Constitution Giscard rejetée le 29 mai 2005. Mais il le fait de façon aussi obscure que possible – il s’agit d’une succession d’amendements aux 2800 pages du droit européen dit « primaire », soit l’ensemble des traités, accords et protocoles additionnels qui fixe les règles fondamentales de l’UE. Illisible pour tous, y compris sans nul doute par ceux qui l’ont signé... Mais cette obscurité même est voulue : on a par-dessus tout entendu contourner la formule du texte unique et clair, la synthèse constitutionnelle à la Giscard, sorte de « jardin à la française » qui présentait le grave inconvénient d’être lisible, compréhensible, de se prêter ainsi au débat, au risque d’encourir le jugement du peuple, ce que l’on vit finalement. En somme, dans la formule d’amendements en cascade choisie à Lisbonne, nul citoyen n’est censé connaître la loi fondamentale !
Tout y est pourtant, comme s’en émerveillent en chœur les archontes de la « Nouvelle Europe », de Madame Merkel – grand architecte de l’affaire – qui s’exclame : « La substance de la Constitution est maintenue ; c’est un fait » (Daily Telegraph, 29 juin 2007) à M. Zapatero s’exclamant devant les Cortes : « Nous n’avons pas abandonné un seul point essentiel de la Constitution » (27 juin 2007). Et de fait rien n’y manque (1).
Ainsi le viol du peuple est avéré, et même justifié par la plupart des commentateurs qui célèbrent la signature à Lisbonne d’un funeste traité dont tout le monde admet enfin qu’il ne fait que « reprendre l’essentiel de la Constitution rejetée ». Le plus époustouflant est que tout cela semble aller de soi et que paraisse aujourd’hui passé de mode le vieux réflexe des démocrates rappelant le primat du suffrage universel (tel Jacques Delors lui-même, qui réclame un référendum), comme si le peuple lui-même était une désuétude. Dans la même veine, on lit dans l’éditorial du Figaro de ce jour : « La leçon a été tirée de la bourde passée ». On a bien lu : en post-démocratie, consulter le peuple équivaut à une bourde ! Et l’éditorialiste de poursuivre : « Les Parlements nationaux étant en principe plus disciplinés que les citoyens, on peut tabler sur une ratification réussie l’année prochaine, et une entrée en vigueur du traité dès le 1er janvier 2009 ». L’auteur se rend-il compte qu’il postule ainsi comme une évidence que la décision est prise à l’extérieur du corps politique ? Encore prend-il grand soin de ne pas dire par qui : en réalité, un centre de pouvoir nouveau, sans nom et sans visage, des oligarchies supranationales qui choisiraient la voie la plus « disciplinée » pour légaliser leurs décisions. Nous entrons en des temps très nouveaux : la légitimité n’est plus dans le peuple ; finalement, elle n’existe plus 
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