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"Rien n'est inéluctable"

Entretien avec Jacques Sapir

Jacques Sapir

Source :La Nef n°225 d'Avril 2011
Jacques Sapir, directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’École économique de Moscou, est l’auteur d’ouvrages dénonçant la dérive de l’économie libérale, notamment Les économistes contre la démocratie (Albin Michel, 2002), Les trous noirs de la science économique (Seuil, 2003) et Le nouveau XXIe siècle (Seuil, 2008). Entretien.

La Nef – Dans Le nouveau XXIe siècle, vous écrivez que « les États-Unis et les institutions financières internationales qu’ils contrôlent directement ou indirectement sont incapables de maîtriser l’univers financier qu’ils ont créé » (p. 79). Où en est-on aujourd’hui ?

Jacques Sapir – Si la situation a évolué depuis le début de la crise (2007), les États-Unis exercent toujours une influence dominante sur le FMI et empêchent ce dernier d’agir de manière efficace face à la crise. Il est ainsi assez ironique que le FMI continue de mettre l’accent sur la rigueur budgétaire alors que le déficit des administrations publiques est, aux États-Unis, clairement hors de contrôle. Fondamentalement, les États-Unis veulent tout à la fois bénéficier des avantages d’émettre la principale monnaie de réserve internationale (le dollar) et mener une politique monétaire et budgétaire entièrement concentrée sur leurs intérêts immédiats. On l’a vu avec les conséquences des mesures de « quantitative easing » (monétisation d’une partie de la dette) de la fin du mois d’octobre 2010. Elles ont provoqué un mouvement d’éclatement du cadre financier international avec l’introduction par des pays comme le Brésil ou la Corée du Sud de mesures de contrôles des capitaux.
Le début de la re-fragmentation de la finance internationale n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Encore faudrait-il qu’il se fasse de manière coordonnée. Or, les États-Unis s’opposent aux mesures qui ne sont que les conséquences des leurs, prises au mois d’octobre. Ceci est la marque d’une profonde incohérence. Soit les États-Unis donnent la priorité au rôle du dollar comme monnaie de réserve, et ils perdent leur autonomie de politique monétaire, soit ils donnent la priorité à leur économie, ce que l’on peut comprendre, mais dans ce cas ils ne peuvent s’opposer à la fragmentation de l’espace financier international.

Les marchés financiers sont censés à la fois financer l’économie et être un outil de régulation des risques : remplissent-ils correctement ces deux fonctions ?

La réponse est clairement non. Non seulement la capacité des marchés financiers à financer durablement le développement des économies, que ce soit dans les pays industrialisés ou dans les pays émergents comme le montrent plusieurs études, est insuffisante, mais ils sont très loin d’être performants en matière de protection contre les risques. Ainsi, la pratique des CDS (Credit Default Swap) permet à n’importe qui de se constituer en assureur, avec comme seule connaissance du risque encouru la valeur qu’attribue le marché à ce risque ou le jugement d’une agence de notation. Ceci aboutit à faire du risque un objet du marché et à engager des mouvements spéculatifs, tant à la hausse qu’à la baisse, sur ces risques. La révélation du risque réel, en période de crise, peut aboutir à des engagements de remboursement pour les acheteurs de CDS qui sont considérablement au-dessus de ce qu’ils avaient prévu. Dans le cas de la crise actuelle, le rapport entre les engagements estimés et les engagements réels a été de 1 à 10, voire de 1 à 20. Non seulement les acquéreurs de CDS sont dans l’incapacité d’honorer ces engagements, mais ils deviennent à leur tour insolvables, propageant ainsi la crise de liquidité.
Plus fondamentalement, le développement des marchés financiers tend à détourner les banques de leur premier métier, celui de collecter l’épargne des ménages (mais aussi des entreprises) pour la prêter aux entreprises. Les banques se sont transformées depuis une vingtaine 
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