Elle l’aura finalement lâchée son petit oui (58 % de participation), la pauvre Irlande que tout le monde regardait, seule au milieu de la scène.
Ses amis Bruxellois lui firent les yeux doux, et la mariée de Lisbonne n’en finissait pas de découvrir ses cadeaux : un commissaire européen garanti, privilège qu’aucun autre membre n’avait obtenu ; des facilités fiscales, des promesses d’investissement : l’Allemagne venait de se consentir un statut particulier, on n’allait pas lui refuser le sien. Itou pour sa traditionnelle neutralité : certes, les références à l’OTAN sont multiples dans le texte qu’elle a rejeté, en partie pour cette raison, mais on lui garantissait que, sur ce chapitre aussi, sa signature ne l’engagerait à rien. Et de même lui était reconnu le droit de ne pas pratiquer l’avortement, ce qui suffit à retourner un clergé en partie réticent, quand bien même la Charte des Droits fondamentaux, en quelque sorte annexée au contrat, comportait nombre de dispositions qui les eussent révulsés pour peu qu’ils les connussent. En somme, elle n’avait qu’à accepter les privilèges et faire ce qu’elle voulait, c’était promis – par des « protocoles unilatéraux » sans valeur juridique, mais passons…
D’autres firent les gros yeux, à commencer par son patronat, plusieurs firmes menaçant de délocaliser en cas de nouvelle victoire du Non, agitant le spectre d’un cataclysme à l’islandaise – cas du sémillant patron de Ryan Air, Michael O’Leary, qui fit un don d’un demi-million d’euros à la campagne du oui, et offrit des billets gratuits aux
Irlandais expatriés, ou d’Intel, premier employeur du pays. La puissante chambre de commerce irlando-américaine lança elle-même la campagne en annonçant que Bruxelles s’apprêtait à aider le géant informatique états-unien Dell à reconvertir ses 2000 employés récemment licenciés. D’autres voix tonnaient : comment la petite effrontée pouvait-elle, elle seule, s’opposer aux volontés de l’Europe unanime, des fjords de Scandinavie jusqu’aux rivages de la Mer Noire ? « Le pistolet de l’union braqué sur la tempe, les Irlandais ont finalement craqué », commenta la pourtant très europhile chaîne « Arte »… Pistolet à présent braqué sur le président tchèque, qui résiste encore ; partout, surtout en Allemagne (où l’on s’est pourtant affranchi de l’automaticité de l’application des directives de Bruxelles, ce qui vicie le traité tel qu’il fut signé), on pointe du doigt cet entêté qui, à lui seul ne peut, etc. Qu’il signe, et vite ! Il s’agit de Klaus, pas de Benès, qui, lui, a signé depuis longtemps…
Paul-Marie Coûteaux