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Soljénitsyne et l’Occident

Source :La Nef n°188 de décembre 2007
Soljénitsyne a ouvert les yeux de l’Occident sur le communisme et a essayé de
le mettre en garde contre ses propres tendances mortifères. Il n’a pas été entendu.


par Christophe Geffroy
Soljénitsyne est assurément l’un des plus grands écrivains russes du xxe siècle. C’est déjà beaucoup quand on sait l’apport de la Russie à la littérature mondiale. Mais il est bien plus que cela. Je ne crois pas blasphémer en disant qu’il a été longtemps cette voix qui crie dans le désert et que nous n’avons pas voulu entendre. Oh ! certes, depuis 1974, date de la publication de L’Archipel du goulag en France et de son exil en Occident, nous ne pouvions plus ignorer l’abomination du communisme. Mais tout esprit un tant soit peu indépendant, non aveuglé par l’idéologie ou la propagande, n’avait pas attendu Soljénitsyne pour connaître le caractère « intrinsèquement pervers » du communisme, pour reprendre l’expression de Pie XI en 1937. La révélation que Soljénitsyne apporte en Occident en 1974 sur la réalité du communisme en dit assez long à elle seule sur l’invraisemblable complaisance dont il a bénéficié à l’Ouest tout au long du xxe siècle.
Je disais néanmoins que nous n’avons pas voulu l’entendre. D’abord parce que nous n’en avons tiré aucune conclusion, ni dans nos rapports avec l’Union soviétique à l’époque, ni en Occident en combattant de façon énergique l’idéologie communiste et ses nombreux vecteurs, à commencer par les partis communistes qui ont continué à être traités comme n’importe quel autre parti démocratique. On voulait bien supporter à petites doses la vérité sur la réalité communiste – et encore, beaucoup la contestaient malgré l’évidence sans que cela choquât nos belles consciences médiatiques –, mais à condition qu’elle ne changeât surtout pas nos bonnes habitudes. Sur ce seul point, déjà, Soljénitsyne commençait à déranger notre petit confort intellectuel. Mais surtout, il commit l’irréparable lorsqu’il exprima sa profonde déception de l’Occident dans son célèbre discours de Harvard en juin 1978, au titre évocateur, Le déclin du courage : « Si l’on me demande si je veux proposer à mon pays, à titre de modèle, l’Occident tel qu’il est aujourd’hui, je devrai répondre avec franchise : non, je ne puis recommander votre société comme idéal pour la transformation de la nôtre. Étant donné la richesse de développement spirituel acquise dans la douleur par notre pays en ce siècle, le système occidental, dans son état actuel d’épuisement spirituel, ne présente aucun attrait » (1). À partir de là, Soljénitsyne fut marginalisé en Occident. On ne pouvait bien sûr étouffer une telle voix, alors on le discrédita en expliquant qu’il n’était pas un « dissident » et puis surtout on relativisa son message en le gommant ou en arguant qu’il n’était qu’un Russe nostalgique d’un monde dépassé. En vérité, contre le communisme et les méfaits du matérialisme mercantile occidental, Soljénitsyne restera dans l’histoire comme l’un des plus grands personnages du siècle passé. Je ne vois guère que Jean-Paul II qui puisse le rejoindre à ce niveau.

Les griefs contre l’Occident

Quels reproches Soljénitsyne adresse-t-il donc à l’Occident ? Principalement d’avoir atteint le rêve d’un État assurant bon an mal an le bien-être général et, ce faisant, d’avoir sombré dans le pur matérialisme en érigeant une société juridique procédurière où ne comptent que les droits des individus ; ainsi en oublient-ils leurs devoirs et refusent-ils tout sacrifice qui pourrait limiter leur confort matériel. « L’Occident refuse simplement de croire que le temps des sacrifices est venu, il n’est simplement pas prêt à en faire. […] Tout ceci n’est que l’épaisse et grasse conséquence d’une prospérité érigée en fin dernière de l’existence, en lieu et place de la noblesse d’esprit, des nobles idéaux dont l’Occident s’est départi » (2).
Les élites d’une telle société, affirme Soljénitsyne, ont perdu toute 
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