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Soljénitsyne : « Un créateur et un prophète »

Nikita Struve

Source :La Nef n°188 de décembre 2007
Nikita Struve, professeur, philosophe, président du Groupe de recherches sur
l’émigration russe, directeur d’Ymca-Press, infatigable « propagandiste » de la culture russe en France, est le principal traducteur en français de Soljénitsyne. Il nous parle de l’homme et de son œuvre qu’il connaît parfaitement.


La Nef – Comment avez-vous connu Soljénitsyne ?
Nikita Struve – Indépendamment de mes obligations de professeur à l’Université de Nanterre, j’étais, à titre bénévole, conseiller littéraire aux éditions russes Ymca-Press de Paris. Fondée en 1925, cette maison d’édition avait publié la quasi-totalité des œuvres philosophiques et religieuses de l’émigration russe, nombre d’œuvres littéraires aussi, et continuait dans cette voie en s’ouvrant plus largement aux problèmes sociaux et politiques du jour. J’étais également rédacteur en chef de la revue russe Le Messager de l’Action chrétienne des Étudiants russes qui, à partir des années 60, a commencé à pénétrer par des voies clandestines en URSS et y était très apprécié. Elle m’a permis d’avoir des contacts épistolaires toujours par les mêmes voies clandestines avec la jeunesse orthodoxe « dissidente » qui se regroupait autour du Père Alexandre Men. C’est par cette revue et par mes interventions à Radio Liberty que Soljénitsyne me connaissait de réputation, mais aussi par des intermédiaires, ses « aides invisibles » qui avaient la possibilité de se rendre en URSS (je l’avais également mais par principe je refusais de m’y rendre tant que la liberté ne serait pas revenue).
En 1971, à mon grand étonnement, j’ai reçu une lettre de lui me demandant de publier à Paris Août 14, le premier nœud de ce qui allait être La Roue rouge, l’immense épopée sur la Révolution, au cas où la revue moscovite Novy Mir ne recevrait pas la permission de le publier… L’autorisation n’est pas venue, et c’est ainsi que je suis devenu l’éditeur de Soljénitsyne et son collaborateur jusqu’au retour de la liberté en Russie, soit pendant près de 30 ans. Deux ans après Août 14, Soljénitsyne m’a confié une tache encore plus responsable, la publication dans des délais très brefs et le secret le plus total, du premier volume de L’Archipel du Goulag qui, comme on pouvait le prévoir, allait entraîner son bannissement de l’URSS. Le livre parut la veille de Noël 1973 et le 13 février 1974 je fis sa connaissance personnelle à son arrivée à Zürich ; le contact a été direct, simple et nos bonnes relations depuis – je n’ose parler d’amitié – ne se sont jamais altérées, malgré quelques divergences d’ordre politique ou stratégique.
Comment définiriez-vous l’homme, ses principaux traits de caractère ?
Comme tous les génies, Soljénitsyne est au-delà de ce nous appelons communément un homme. On pourrait plutôt le définir comme un sur-homme, encore que cette expression ait quelque chose de redondant, voire de péjoratif, car elle laisse de côté l’aspect profondément humain de celui qui est au-delà des normes. Tout génie se caractérise par les multiples contradictions de son œuvre et de sa personnalité. Soljénitsyne réunit en lui à la fois un créateur, un prophète et un stratège. Son paradoxe essentiel serait la coexistence d’un homme d’une volonté implacable, qui domine son destin, et d’un homme kénotique, qui se limite, se restreint, toujours prêt à se sacrifier. Le renoncement, selon lui, est la voie royale qui assure à l’homme l’intégrité de son être. Réchappé de la guerre, du Goulag, du cancer, nanti d’une mission qui lui vient d’en-haut, Soljénitsyne ne comprend pas que l’on puisse perdre son temps. Les mondanités le font souffrir, il les a bannies entièrement de sa vie. L’ancien détenu des camps prise la frugalité en tout, ce qui ne l’empêche pas de vivre dans des conditions de travail idéales, ménagées par sa valeureuse épouse et principale collaboratrice, toujours an sein de la nature et à l’abri de toute immixtion de l’extérieur.
Quel est pour vous le principal apport 
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