Kerouac, son double littéraire Dean Moriarty, et ses amis Ginsberg ou Burroughs, n’ont pas forcément très bonne presse chez les catholiques. On aura retenu d’eux, indûment sans doute, qu’avec leurs délires transaméricains, on the road, ils auront préparé les beatniks qui engendrèrent les hippies qui à leur tour accouchèrent de la révolution sociale de 68. C’est bien vite dit, et c’est assez souvent que les morts font ce type de procès aux vivants. En fait, Kerouac se ferait plus sûrement remarquer aujourd’hui par son catholicisme que par ses velléités anarchiques. Si nos contemporains avaient tant soit peu de culture, ils ne manqueraient pas de s’interroger sur la persistance à travers l’histoire de ces personnages rebelles au vrai sens du terme à qui répugne l’ordre exclusivement économique du confort facile et qui vont parfois déclarant : « Je suis beat, c’est-à-dire que je crois en la béatitude et que Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a sacrifié son fils unique. » C’est du Kerouac, et c’est la véritable anarchie, à l’opposé de ce qu’imaginent nos frères contemporains.
La route fumante et la béatitude, c’est tout un en réalité, dans une alliance qui ne fait que révéler en creux la pauvreté d’un monde qui, lui, dans le même préjugé, rejette le catholicisme et adule à distance une médiocre anarchie laquelle n’est en définitive que la servante volontaire de la consommation perpétuelle.
Deux livres d’esprits libres viennent à point nommé illustrer cette vérité multiséculaire. Deux livres qui pourraient paraître lointains s’ils n’avaient le même arrière-plan géographique – l’Asie – et s’ils n’étaient animés de la même recherche de liberté dont les moyens sont au final tout intérieurs. Constantin de Slizewicz d’abord, dans Ivre de Chine (1), introduit le lecteur au delirium tremens des routes de l’Empire du Milieu où un voyage qu’il fit sur leur bitume abîmé il y a quelques années – en sidecar –, ralliant Pékin au Yunnan, lui est l’occasion de régler ses comptes avec une jeunesse tourmentée. Ce n’est pas un récit de voyage, mais le voyage d’un récit, dirions-nous si nous étions Jean-Luc Godard : Slizewicz, qui a maintenant plus de trente ans, nous embarque, sous le faux prétexte de nous faire connaître les délices de la route 66 des antipodes, dans une introspection où alternent les climats et où, après les humides tropiques de la prime jeunesse, vient le sec désenchantement des steppes ventées. Le salut du jeune sinophile tombera du ciel, encore une fois : comment raconter, quand on est habité par le daimon poétique, des faits singuliers que le spectacle occidental risque de réduire illico à de l’exotisme débridé ? C’est la leçon qu’administre Slizewicz : il fait aimer son petit pays de Chine, le Yunnan, dont il a chanté ailleurs les admirables missionnaires catholiques français du XIXe siècle, sans l’identifier à une nouvelle riviera. On n’a pas envie d’aller y passer ses vacances. D’y vivre, pourquoi pas.
L’autre livre est pour le moins aussi singulier : Les Enfants de la rizière. Mission au Cambodge (2) d’Anne-Gersende Warluzel, est le chant d’une jeune fille tombée au début du XXIe siècle dans une civilisation foncièrement étrangère, celle des Khmers. Récit d’une année de volontariat pour Enfants du Mékong, on y admire une maturité de poétesse dont les vingt ans étonnent. Une poésie qui doit beaucoup à la capacité d’émerveillement d’un être qui n’a pas renoncé à n’être pas de son époque. Ce que mademoiselle Warluzel découvre dans la jungle, et nous avec elle, c’est que demeurent des lieux qui n’ont pas quitté l’histoire. Leur histoire. Et dont les habitants, même marqués par les pires atrocités, les pieds ancrés dans la boue, ont des regards interstellaires.
De ces recherches d’une vie qui soit plus intense, notre époque abonde. Partout, depuis 60 ans et depuis qu’est née à nouveau cette route sur quoi Kerouac se brûla les ailes, les