Un ministre de l’Intérieur adepte de la vidéosurveillance contre qui se retourne le pouvoir de la caméra, un ministre de l’Immigration et de l’intégration qui fait un geste obscène devant des journalistes alors que à côté de lui tourne le même genre d’appareil prêt à enregistrer chaque instant de notre vie : internet, puis les publications « papier » ne bruissent que de rumeurs, de délations, de on-dit, de ragots de vieilles concierges, d’images « chocs » venues des quatre coins du monde. Après l’heure de l’exhibition générale est venu le temps de la surveillance totale. L’humain technicisé est pris, comme d’habitude, à son propre jeu. Les images et les réputations passent, soit, chassées dans l’instant par d’autres images qui font et défont d’autres réputations. On s’en remettra, croit-on.
Mais ce serait oublier que l’appareillage informatique a une double vie : d’un côté, il fonctionne par flux et reflux incessants, comme une marée océanique, réduisant par là toujours plus les capacités de concentration des êtres qu’il assujettit à ses écrans ; de l’autre, revers encore plus pervers de la machine, il enregistre et conserve dans une mémoire à l’étendue gigantesque tout ce qui s’est pris un jour dans les mailles de son filet. Il faut que tout passe pour que tout demeure, c’est sa devise. À lire ceci, on va encore hurler contre nous à la technophobie et au passéisme, c’est évident. Pourtant, il est encore plus évident que, sans condamner l’intelligence technique de l’humain qui est même l’une de ses principales caractéristiques, on se doit de pointer sans relâche les contreforts naissants d’un totalitarisme aux accidents nouveaux, quoique sa structure profonde soit déjà connue. Henri Guaino, dont l’on pense par ailleurs ce que l’on veut, a trouvé des mots justes pour requalifier cette menace impériale qui ne repose pas sur les diktats d’un seul homme tout-puissant dans son bunker, mais sur les bow-windows omniprésentes de cette société où plus la vie privée est sacralisée, plus sa profanation est recherchée : « La transparence absolue, c’est le début du totalitarisme ». C’est en tout cas le début de notre totalitarisme, celui du xxie siècle, qui vous assigne à vous connecter, avec « identifiant » et « mot de passe » toutes les cinq minutes. Les curés eux-mêmes se mettent à vous prêcher les incommensurables bienfaits d’internet, où l’on peut évangéliser à loisir. Peut-être. Comme l’on pouvait dans les bas-fonds de toutes les grandes villes de l’ancien monde. Cette plongée, peut-être nécessaire, dans la boue n’en fait pas pour autant un jardin des Hespérides.
Où voulons-nous en venir ? A ceci, qu’à l’heure de la reproductibilité technique, l’humain n’a même plus besoin qu’on l’enferme, qu’on le torture ou qu’on l’humilie pour être puni. La surveillance permanente, qui touche tous ceux qui n’ont pas décidément refusé d’avoir internet et un portable, suffit. On trouvera toujours quelque chose contre vous, car, frères humains, vous avez tous quelque jour passé fait quelque chose de répréhensible, à un degré ou à un autre. Et si ce n’est vous, ce sera votre frère, ce qui vous contamine immédiatement. À suivre cette pente toujours plus accélérée, on entre dans une ère où les principes élémentaires du droit vont s’amenuiser, où chacun est présumé coupable, où la défense ne disposera plus d’aucune force suffisante pour contrer des médisances qui sont déjà des diffamations qui sont déjà des accusations qui sont déjà des condamnations. La deuxième bête de l’Apocalypse est toujours celle qui a le pouvoir de créer des images et de les animer. N’oublions pas cet avertissement, qu’on lira au degré que l’on voudra, mais qui est tout de même gravé dans les cieux, parole qui ne passe pas.