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Sylvie Germain, l’inattendue

Alain Durel

Source :La Nef n°199 de décembre 2008
Les lourdes vagues automnales du roman français recèlent quelquefois dans leur écume des perles : le dernier roman de Sylvie Germain en est une, à l’orient compliqué.

L’œuvre de Sylvie Germain, traduite dans une vingtaine de langues, a été couronnée par de nombreux prix littéraire dont le Femina en 1989 pour Jours de colère, le grand prix Jean Giono en 1998 pour Tobie des marais, le Goncourt des lycéens en 2005 pour Magnus paru chez Albin Michel. Cette grande figure de la littérature française contemporaine mérite d’être saluée à la fois pour son immense talent d’écrivain mais aussi pour la beauté de son regard plein de tendresse et de componction pour l’humanité, regard sans nul doute inspiré par l’Évangile.
On a déjà écrit beaucoup de chose sur le dernier roman de Sylvie Germain, L’inaperçu. Si certains expriment leur enthousiasme et d’autres leur déception, rares sont ceux qui semblent avoir saisi la richesse et la profondeur de ce livre, semblable à nul autre. Il est certes prétentieux de vouloir donner des clés de lecture que l’auteur lui-même désavouerait peut-être. Pourtant, écrire sur l’écriture, c’est toujours déjà interpréter, c’est donner à voir l’invisible, déceler l’inaperçu. Et c’est bien ce à quoi nous convie Sylvie Germain. Traquer l’inaperçu au cœur de l’être humain afin que ce dernier « ne soit pas tenu à distance de lui-même ». L’auteur de ce chef-d’œuvre, disons-le tout net, ne vise à rien moins qu’à nous apprendre à « regarder jusqu’à ouïr », à écouter « jusqu’à voir en transparence des choses ».
À ceux qui n’ont pas aimé le dernier Germain, ou plutôt qui ont été par trop blessés par lui, je conseille de le relire en attachant plus d’importance à ce qui ne s’offre pas à l’évidence lumineuse d’un regard objectivant, mais qui se laisse pressentir dans l’obscur d’un avènement déjà enfui, ou en fuite. Lire signifie ici courir sur les traces de l’inouï pour écouter la musique de ce qui ne se laisse entendre que par ceux qui ont des oreilles pour voir. On peut, certes, résumer ce livre comme si c’était un livre, alors qu’il s’agit d’une fenêtre ouverte sur un autre monde. Sabine, la belle-fille, a quatre enfants et son mari s’est tué en voiture. Leur cadette, Marie, s’en est sortie avec un pied en moins. Sabine a repris l’affaire et engagé Pierre, un inconnu rencontré un soir, déguisé en Père Noël. Ce dernier va devenir leur ange gardien, surtout celui de Marie, fillette révoltée, qui vit en compagnie d’une Zoé imaginaire, qui aime les arbres, les mots et le vent. Après une fête familiale, Pierre disparaît, pour ne réapparaître furtivement que huit ans après, éconduit par la domestique qui lui reproche son abandon.

Empreinte d’innocence


Mais de quoi est-il vraiment question dans ce roman et à côté de quoi passent ceux qui n’en voient pas la beauté ? S’il serait vain de vouloir réduire ce tableau si peu abstrait à une seule thématique, il semble cependant que sa couleur dominante en est l’innocence. Celle-ci se décline d’abord à partir du mystère du mal : la mort absurde d’un père de famille, la souffrance physique et moral de sa famille, la folie enfin. Mais le drame de l’innocence se joue aussi dans la sexualité. Sexualité refusée, imposée, interdite, achetée, qui constitue l’érotisme initiatique de Sylvie Germain, d’autant plus fort qu’il se situe toujours en marge du monde, dans l’impossible.
Innocence de l’enfance bafouée, de l’amour refusé, d’une charité inaperçue, peut-être faudrait-il dire d’une Grâce. Nul n’entre dans le royaume des cieux s’il n’est semblable à un petit enfant… ou à un clown ? Mieux vaut entrer estropié dans le royaume des cieux qu’avec tous ses membres dans la géhenne de feu ! On peut faire ses délices des romans de Sylvie Germain sans avoir lu l’Évangile, Dostoïevski et Levinas. Cependant, ses textes éclairent d’une lumière diaphane les personnages de ses romans.
L’inaperçu c’est, par un autre 
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