Le P. Olivier-Thomas Venard, dominicain de la province de Toulouse, enseigne à l’École biblique de Jérusalem. Il vient de publier le troisième volet d’une immense trilogie « Thomas d’Aquin poète théologien ». C’est l’occasion d’une rencontre avec un jeune théologien et bibliste qui n’a pas entendu l’âge mûr pour révéler ses talents.
La Nef – Vous achevez avec Pagina Sacra votre immense trilogie : quel a été votre dessein ?
P. Venard – On a longtemps approché saint Thomas avant tout comme un constructeur d’idées. Et on a eu tendance à lire sa théologie comme on lirait un système philosophique, dans lequel « tout se tient », et où tout se déduirait à partir des premiers principes. Mais Thomas fut aussi un écrivain, aux prises avec les mots. Nous avons encore certains de ses manuscrits où on le voit lutter avec eux pour construire sa Somme un peu comme les architectes de son temps luttaient avec la pierre et les lois de la pesanteur pour réaliser des voûtes de plus en plus aériennes dans les cathédrales !
Comme l’indique son titre : Thomas d’Aquin poète théologien, ma trilogie cherche à mettre en évidence la prouesse littéraire que constitue l’œuvre du grand saint. Thomas d’Aquin est un grand poète latin : son Office du Saint-Sacrement est d’une plénitude sonore et sémantique sublime. Comment aurait-il oublié qu’il était poète lorsqu’il composait sa théologie ? Il savait aussi bien que les penseurs modernes combien le langage est fragile et relatif, pour approcher de la vérité et du réel, et cependant il osa écrire des milliers de phrases sur Dieu avec une tranquille assurance. Quel est son secret ? Est-il possible de retrouver son audace aujourd’hui ? Telles sont les questions auxquelles j’essaie de répondre, en tenant compte de ce qui s’est passé dans l’histoire de notre culture depuis le XIIIe siècle.
Quels liens faites-vous entre littérature et théologie ?
La grande littérature, celle qui cherche la clef du réel et du cœur humain, ne peut pas éviter l’énigme de l’être ni, plus profondément, le mystère de Dieu. Quant à la théologie, dans la mesure où elle se fait dans des mots, elle a nécessairement une dimension littéraire, car les mots résistent à la pensée comme le marbre au ciseau du sculpteur.
Depuis Platon, le monde païen entretient l’idée d’une rivalité entre poète et penseurs. Mais la sagesse biblique vénère les prophètes et les scribes, comme des médiateurs entre la pensée divine et les mots ! Notre Seigneur lui-même est par ses paraboles un immense poète et par ses discours le Rhéteur par excellence, comme le dit saint Thomas. Notre foi en l’incarnation du Verbe divin nous oblige à prendre au sérieux le langage : en Christ, c’est la communion de la matière et de l’esprit, de la forme et du sens, du monde et le langage qui est refondée ! Il vient refonder le mariage de l’être et des lettres que le péché a détruit en mettant le langage au service du mensonge…
Mon premier volume est intitulé Littérature et théologie : une saison en enfer. C’est une dette de reconnaissance envers Rimbaud, qui eut le génie de saisir que l’entreprise des auteurs littéraires modernes revenait à rivaliser avec l’incarnation du Verbe et que sauf à consentir au surnaturel, la parole humaine est vouée au non-sens. On ignore souvent que sa Saison en enfer, pleine de cris contre le christianisme janséniste qu’il connaissait, est écrite au verso de gloses sur l’Évangile selon saint Jean qui manifestent son admiration profonde pour le Christ.
Quels sont les auteurs qui vous ont le plus influencé ?
Du côté des théologiens, Thomas d’Aquin, bien sûr, mais aussi Jean de Saint Thomas, Louis Chardon, le thomiste mystique du Grand Siècle, Étienne Gilson, Jacques Maritain, Serge-Thomas Bonino, John Milbank, Catherine Pickstock. Du côté littéraire, je citerais volontiers Mallarmé, Rimbaud