Le diocèse d’Évreux est le théâtre d’une tension entre l’évêque et l’un de ses prêtres. Cette affaire locale est en fait significative d’un problème de fond sur lequel il n’est pas inutile de réfléchir. Explications et analyse.
Depuis début janvier, les médias se sont fait l’écho des tensions qui existent dans le diocèse d’Évreux entre son évêque, Mgr Christian Nourrichard, et l’un de ses prêtres, l’abbé Francis Michel, curé de Thiberville. Fallait-il revenir à notre tour sur cette affaire locale au risque de mettre de l’huile sur le feu ? À l’heure d’internet où l’information circule quasiment instantanément à l’échelle nationale et mondiale, il serait pour le moins hypocrite de feindre qu’une telle affaire puisse n’avoir aucune répercussion au-delà du diocèse d’Évreux. Et elle en a d’autant plus qu’elle est d’une certaine façon exemplaire et permet de poser de vraies questions sur la façon d’envisager l’avenir de nos diocèses. Enfin, un facteur plus personnel me pousse ici à témoigner : ma famille étant installée depuis plus de vingt ans à Lisieux, j’ai pu voir de près la fécondité du ministère de l’abbé Michel à Thiberville et dans sa région. J’admets que la profonde admiration que je porte à l’abbé Michel ne fait pas de moi l’observateur le plus objectif, mais mon but n’a jamais été d’attaquer nos évêques, que j’aime et respecte et dont je conçois combien la tâche est difficile.
Il est évident que la paroisse de l’abbé Michel à Thiberville (avec les douze autres clochers qu’il dessert) n’est pas une paroisse comme les autres. Et pour le comprendre, il faut sans doute évoquer rapidement la haute figure d’un autre prêtre de ce diocèse, décédé en novembre 1996 : l’abbé Montgomery, ce truculent pasteur écossais devenu prêtre catholique et qui resta curé du Chamblac de 1956 jusqu’à sa mort – l’église du Chamblac jouxte le magnifique château de l’écrivain Jean de La Varende (1887-1959) : c’est dans sa propriété que se faisait traditionnellement la procession de la Fête-Dieu. L’abbé Montgomery, qui était une forte personnalité, avait conservé la messe tridentine dans sa paroisse tout en demeurant canoniquement en règle avec ses évêques successifs qui, sagement, n’avaient pas cherché à « déloger » un prêtre aussi enraciné et aimé de ses fidèles. Après sa mort, l’incertitude régnant sur l’avenir de cette paroisse, l’abbé Aulagnier, alors responsable du prieuré de Gavrus (Calvados) de la Fraternité Saint-Pie X, vient célébrer la messe tridentine au Chamblac le dimanche. En mars 1997, Mgr David, évêque d’Évreux, veut « normaliser » la situation en nommant un nouveau curé chargé de ne célébrer que la messe dite de Paul VI : c’est le début d’un long bras de fer entre l’abbé Aulagnier et Mgr David qui n’aboutira qu’à un beau gâchis (1), à l’abandon d’une paroisse vivante et fervente.
Portrait de l’abbé Michel
Pour répondre au besoin des fidèles de l’abbé Montgomery, apaiser les esprits et essayer de sortir d’une situation qui s’enlisait, l’abbé Michel, curé de Thiberville depuis 1986, instaure dans sa paroisse le dimanche à 17 heures une messe dans la forme extraordinaire : à l’origine, cette messe, célébrée dans le cadre d’un trentain à la mémoire de l’abbé Montgomery, n’est pas destinée à perdurer. Mais face à l’affluence, dans ce contexte où ces fidèles se sentent rejetés de tous, l’abbé Michel n’a pas le cœur de l’arrêter. Son évêque essaie de le persuader de ne plus célébrer cette messe tridentine, mais finit par laisser les choses en l’état : depuis, elle n’a jamais cessé. Mgr David dira même avec une pointe d’humour : « Si j’ai bien compris, c’est un trentain perpétuel ».
Un mot maintenant sur les paroisses de l’abbé Michel. Quand il est arrivé à Thiberville en 1986, la paroisse n’était pas d’un style « classique ». Il a même dû se battre plusieurs années contre quelques religieuses pour imposer les normes romaines