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Turquie : aube verte pour crépuscule laïc
tancrede josseran

Source : La Nef n°186 d'octobre 2007
En Turquie, les islamistes de l’AKP, parti du premier ministre, M. Erdogan, ont largement remporté les législatives du 22 juillet, avec 46,4 % des voix, contre 20,8 % et 14,2 % aux partis d’opposition laïc et nationaliste, raflant ainsi la majorité absolue au Parlement. Le 28 août, les députés ont élu un islamiste de l’AKP, M. Gül, à la présidence de la République. Cette double victoire des islamistes, revanche de toute une frange de la population tenue en marge du système laïc depuis 1923, devrait entraîner un changement profond en Turquie.

« La situation politique aujourd’hui en Turquie peut s’apparenter au drame de propriétaires de vergers confrontés à l’arrivée de hordes descendues des montagnes pour les en chasser ». C’est par cette formule imagée qu’Ismet Berkan, rédacteur en chef du grand quotidien de centre-gauche, Radikal, débutait son éditorial du 22 avril 2007. Ainsi, la ligne de démarcation ne passerait plus seulement entre religieux et laïcs, mais recouperait aussi l’antagonisme de deux groupes sociaux aux assises bien déterminées. Entre d’un côté, de vieilles élites républicaines accrochées aux rentes d’un centre politique érodé par le processus d’adhésion à l’Union européenne et, de l’autre, une périphérie religieuse, dynamique et conquérante.

La République en danger ?

Le 30 août dernier, profitant d’une commémoration, le chef d’État-major de l’armée turque, le général Yasar Büyükanit, non content de ne pas avoir salué Abdulhah Gül lors d’une cérémonie officielle le jour précédent, laissait sur le livre d’or du cimetière national d’Ankara un message lourd de signification : « Les forces armées turques sont les dépositaires et les gardiennes des principes d’Atatürk, de la lumineuse révolution patriotique, de l’existence éternelle de la nation turque, d’un État de droit, laïc, démocratique, et de l’indivisibilité de la République. Contre toutes les menaces, nous la protégerons et cela aussi longtemps que nous serons en vie » (1). En effet, pour la première fois depuis la fondation de la République par Mustapha Kemal, le poste de chef de l’État est occupé par un homme culturellement, socialement et politiquement, fondamentalement extérieur au système républicain. Originaire d’un milieu modeste, diplômé d’une école religieuse, Abdulhah Gül a longtemps travaillé dans le domaine de la finance islamique internationale. Il présente en conséquence un profil atypique en rupture avec l’establishment kémaliste.
Cependant, la disparition pure et simple de la laïcité, c’est-à-dire le passage sans transition du droit positif à la charia, reste pour l’instant une hypothèse peu probable, même si les milieux laïcs et militaires ont beau jeu de l’agiter. La stratégie des islamistes est plus subtile. Il s’agit d’utiliser les niches offertes par l’Union européenne, en matière de droits individuels et de respect des minorités, pour procéder, dans un premier temps, à une réislamisation de la société de manière diffuse et, dans un second temps, à une redéfinition de la laïcité par la suppression de l’organisme étatique, le dinayet (2), qui assure le contrôle de la religion.
Au nom de la morale de « l’honnête homme » (Edep), certaines municipalités AKP (Parti de la Justice et du développement) prohibent la consommation d’alcool en dehors de « zones rouges ». Au nom de la liberté de conscience, Erdogan demande la redéfinition du statut juridique pour les fondations appartenant aux minoritaires (juifs, chrétiens) avec l’arrière-pensée d’en faire bénéficier aussi les organisations islamiques. Au nom des libertés individuelles, l’AKP encourage des recours en justice devant la Cour européenne des droits de l’homme, à l’instar de celui effectué par Leyla Sahin, étudiante turque forcée, en 1998 d’abandonner ses études de médecine à l’université d’Istanbul pour avoir refusé d’ôter le voile.
En novembre 2005, la Cour européenne des droits de l’homme déboute l’étudiante de sa 
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