Chronique littéraire : Au fil des livres
Après le Dossier H consacré à Joseph de Maistre, remarquablement conduit par Philippe Barthelet à L’Âge d’Homme, après la très intéressante étude d’Antoine Compagnon sur Les Antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes (Gallimard), la collection Bouquin tire la salve d’honneur, le bouquet final. Désormais donc, dans cette collection accessible au grand public, un choix d’œuvres de Joseph de Maistre permet d’entrer dans cette pensée plus complexe qu’on ne le soupçonne généralement.
Du Savoyard, la postérité, quand elle ne l’ignore pas complètement – on n’ose imaginer un micro-trottoir sur le sujet – retient surtout des titres, à défaut de leur contenu. On cite souvent Considérations sur la France. On pousse jusqu’aux Soirées de Saint-Pétersbourg. On ne dépasse pas, en tous les cas, Du pape, que l’on ne retrouve malheureusement pas dans ce volume. À défaut, le lecteur curieux, outre les deux premiers titres cités, pourra redécouvrir ou lire Six paradoxes à Madame la marquise de Nav…, son essai peu connu Sur le protestantisme, l’Essai sur le principe générateur des constitutions politiques et autres institutions humaines ainsi que Éclaircissement sur les sacrifices. À ces titres, il faut ajouter les introductions aux différents ouvrages, la chronologie générale et surtout un « Dictionnaire Joseph de Maistre » en fin de volume. On pardonnera, j’espère, ce catalogue bibliographique un peu long. S’il n’est pas inintéressant d’être précis, il faut aussi savoir que Joseph de Maistre combat l’esprit de son temps tout en étant bien de son époque.
C’est le paradoxe permanent avec lequel doivent vivre les contre-révolutionnaires et les antimodernes comme l’a très bien noté Antoine Compagnon. Ce paradoxe, Maistre (à ce sujet, lire la note 3 de la page 6 où le penseur se livre à une petite leçon grammaticale sur l’emploi de la particule) n’a cessé de le porter en lui, notamment en y recourant dans ses écrits (j’ai même osé naguère un rapprochement sur ce sujet entre le « démocrate » Chesterton et le monarchiste Maistre) et surtout dans son existence. Ce défenseur des dogmes, de la papauté, cet élève des Jésuites, ce pourfendeur des Lumières fut un initié des loges maçonniques, Rite Écossais rectifié. Ce premier théoricien de la contre-révolution, ce partisan de la monarchie s’est montré d’abord un adversaire de la monarchie absolue et un partisan d’un sage réformisme. N’étant nullement un spécialiste de cette œuvre, je m’en voudrais de détailler les arcanes d’une pensée qui finalement, de Léon Bloy à Cioran, en passant par Renan, Maurras ou Barthes, a suscité des commentaires divergents.
Il me semble, en revanche, qu’il faut saluer le travail éditorial de la collection Bouquins. Proposer aux lecteurs contemporains un volume Joseph de Maistre, c’est, quoi qu’on en dise, donner encore la priorité à la culture sur le mercantilisme éditorial. C’est choisir la voie difficile de l’accès à une œuvre oubliée et à contre-courant des idéaux de la société contemporaine, même si le désenchantement moderne avive la curiosité pour des pensées différentes. Le lecteur peut désormais juger sur pièces.
Philippe Maxence
Œuvres de Joseph de Maistre, édition établie par Pierre Glaudes, Bouquins/ Robert Laffont, 2007, 1376 pages, 32 e.