Autant vous prévenir tout de suite, cette fois-ci encore nous allons râler. Vraiment, dira-t-on, est-il temps de se plaindre, est-ce encore l’époque de se lamenter ? Ne devrions-nous pas plutôt nous mettre au travail, tous ensemble, chrétiens de bonne volonté ? L’espérance ne nous a-t-elle pas été donnée pour chaque jour de chaque siècle ? Si, bien entendu, et c’est une évidence que nous devons tout supporter avec la même équanimité, pour suivre l’exemple de ces innombrables saints qui ont suivi eux-mêmes le Seigneur dans sa passion inouïe et perpétuelle. En revanche, il ne nous a jamais été fait un devoir de nous taire, bien au contraire, il nous a été réclamé de beugler sans cesse, dans la foule ou dans le désert. Si l’on examine en détail le récit de la Passion, on y verra que Jésus répond le plus souvent du tac au tac à ses juges, à l’exception de sa fameuse réponse silencieuse à la fameuse question aveugle de Pilate.
Donc il nous est permis, et violemment indiqué même, tout en nous mettant au travail pour le service de Dieu et des hommes, de fustiger cette époque en particulier dans ses gouvernants. On a assisté ce dernier mois à l’affichage décomplexé de la formation d’une hyperclasse tellement sûre d’elle-même et dominatrice qu’elle en a même oublié sa langue de bois dont le soporifique brouet rendort habituellement le peuple qui, égaré, ouvre un œil quand le scandale est trop fort. Qu’a-t-on vu ? Un frais ministre, qui apparemment n’a pas saisi quelles charges lui assignait sa mission, un frais ministre donc, rattrapé par son passé peu glorieux – même s’il n’était pas aussi noir que celui qui avait été dénoncé à l’origine de l’affaire – passer au crible des caméras de télévision pour, non pas s’excuser, non pas demander que l’on tire un trait miséricordieux sur ses frasques précédentes au nom de la charité, ce que l’on aurait fait volontiers ; non, mais non, bien au contraire jouer la victime et remarquer que sa conduite antérieure n’était dans le pire des cas qu’une erreur, et jamais une faute, certainement pas un crime. L’homme étant doué pour le mélodrame a été absous illico par des médias complaisants, dont il est le ministre de tutelle d’ailleurs. On a vu, avouons-le, monter sur scène un véritable schizophrène tellement perclus de son amour de soi, tellement certain d’être du bon côté de la force et de l’histoire que le mal lui est comme devenu étranger, comme s’il était de la race des benêts sanctifiés par grâce, comme un Aliocha Karamazov. Or, ce n’est pas du tout son cas.
Qu’a-t-on vu ensuite ? Le fils du chef de l’État briguer un poste singulièrement hors de portée de ses balbutiantes capacités, et une majorité dite populaire marcher comme un seul homme dans la combine pour dénoncer le procès inique fait à un jeune homme brillant que la destinée accable. Seule la pression médiatique qui pour une fois exprimait clairement le sentiment populaire à fait capoter cette mascarade. Tout sera plus difficile à Jean Sarkozy qu’à n’importe qui dans la vie, nous explique-t-on. Mais bien sûr. On y croit tous.
Atteindre à un tel mépris des capacités simplement réflexives du reste de l’humanité – globalement, de gauche, de droite ou du milieu – on croyait que c’était un score réservé à la Halde. Il faut croire que ces puissants auront tous été haldés dans leur sommeil. On se dirait revenus aux grandes heures du mitterrandisme triomphant, où une caste bénie des dieux avait pouvoir de haute et basse justice médiatique, exécutait qui elle voulait, quand elle voulait et quand nul qui s’opposait à elle ne reparaissait vivant. Nicolas Sarkozy est en train de réaliser la fusion historique des bourgeoisies de gauche et de droite sous son seul nom. Il a tort. Ça fait deux fois plus de pouvoir et de richesse à sa disposition, certes. Mais aussi deux fois plus de peuple contre soi.