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Un Québécois amoureux de la France

Mathieu Bock-Côté

Source : La Nef N°291 D'AVRIL 2017
Sociologue et philosophe, Mathieu Bock-Côté, figure de la vie intellectuelle québécoise, s’est également imposé en France par la pertinence et l’indépendance de sa pensée, à contre-courant du politiquement correct. Il répond à nos questions à l’occasion de la sortie de son dernier livre, Le nouveau régime.

La Nef – Avant d’aborder votre dernier livre, un mot d’abord sur vous : d’où vous viennent cet amour et cette connaissance de la culture française, des penseurs français ?
Mathieu Bock-Côté –
Il y a au Québec une vieille tradition francophile, bien qu’elle soit aujourd’hui moins forte qu’auparavant. Ma famille a hérité de cette tradition. Mon père, professeur d’histoire, achetait tous les hebdomadaires français de référence. L’actualité française était un peu la nôtre. Notre bibliothèque était en bonne partie française, aussi on pourrait même dire qu’elle était essentiellement française. Ce qui n’est pas si surprenant quand on y pense : nos deux pays ont une histoire commune, et j’oserais même dire, une civilisation partagée. Longtemps, les Québécois ont vu la France comme leur mère-patrie, avec raison, car elle l’était. Les francophones représentent encore 80 % de la population québécoise. Ils représentent le cœur historique et identitaire de la nation. Comme peuple, nos racines sont françaises.
Qu’on me permette d’ajouter une réflexion qui me semble essentielle : politiquement, les retrouvailles entre la France et le Québec ont eu lieu en 1967, avec la visite du général de Gaulle au Québec, dont on a retenu un cri magnifique : « Vive le Québec libre ! » C’était la belle époque de la « Révolution tranquille » : notre peuple, à sa manière, vivait sa propre décolonisation et s’affirmait dans le monde. Pour l’instant, l’indépendance a échoué. Mais si jamais, comme je l’espère de tout mon cœur, le Québec sort de sa léthargie politique et est de nouveau tenté par l’indépendance, il aura absolument besoin de son allié français pour la réussir.

Le nouveau régime revient dans sa première partie sur un thème qui vous est cher : le multiculturalisme, que vous fustigez avec une verve inépuisable ! Pourquoi cet acharnement, en quoi est-il un danger majeur aujourd’hui ?
Le multiculturalisme est l’idéologie dominante de notre temps. Elle domine le monde politique, le monde médiatique, le monde académique, le monde économique. Elle œuvre à la reconstruction en profondeur des fondements mêmes de notre civilisation : elle pousse à la dissolution des identités historiques, à l’effacement des frontières, à la mutilation des repères anthropologiques les plus fondamentaux. On arrache l’homme à sa culture, à ses appartenances, d’autant qu’on présente ces dernières comme un amas de préjugés dont il devait se délivrer pour enfin renaître, dans une humanité nouvelle. Finalement, on l’arrache à sa nature.
Je le redis : cette idéologie n’est pas confinée dans les marges excentriques de certaines institutions académiques. Elle condamne nos sociétés à une forme d’appauvrissement existentiel, dont la conséquence la plus immédiate est l’impuissance politique. Il est naturel, d’y résister, même si ses promoteurs maquillent cette idéologie en un sens de l’histoire auquel on ne pourrait tout simplement pas s’opposer. Je conviens que cela ne va pas de soi : comment résister à un mouvement qui se veut à la fois juste et inévitable ? Il est difficile de penser librement dans de telles circonstances. Comment s’extraire des catégories mentales prescrites par l’époque ?

Vous consacrez de fortes pages sur le problème de la présence massive de l’islam dans nos pays occidentaux : en quoi précisément pose-t-il un problème ?
Permettez-moi de reformuler le problème : ce qui me frappe, d’abord et avant tout, c’est 
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