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Une amnésie fautive

Echos d'Orient

Annie Laurent

Source : LA NEF N°244 DE JANVIER 2013
Alors que la crise qui secoue la Syrie depuis le 15 mars 2011 menace de plus en plus l’avenir de ce pays et l’équilibre du Proche-Orient, il est grand temps de s’interroger sur la pertinence des choix opérés par la France face à cette tragédie. Osons donc défier le politiquement correct. Est-ce que, derrière une diplomatie qui se pare des couleurs de la vertu (défense des droits de l’homme, promotion de la démocratie), la France n’a pas contribué, au moins en partie, au désastre actuel ? Pour répondre à cette question grave, un retour sur les premières semaines de la révolte est nécessaire.

Dès le début, les dirigeants français, suivant en cela la plupart des Occidentaux, ont semblé persuadés que le président Bachar El-Assad allait connaître sans tarder le sort des dictateurs Ben Ali et Moubarak dont la chute était survenue moins d’un mois après les premières manifestations en Tunisie et en Égypte. Confortés par ces précédents, cédant à une lecture unilatérale et manichéenne des événements, ils ont tout de suite pris position pour le départ du raïs syrien. En même temps, plutôt que de s’intéresser aux opposants de l’intérieur, ils se sont rangés du côté de contestataires expatriés rassemblés au sein d’un hétéroclite « Conseil national syrien ». Ce soutien a encouragé sur place une rébellion militarisée, l’« Armée syrienne libre », à laquelle se sont joints des militants islamistes et même des djihadistes accourus de tous les horizons musulmans sunnites. Puisqu’on estimait à Paris que l’avènement de la démocratie ne pouvait passer que par un changement de régime, aucune médiation n’a été tentée pour favoriser un dialogue national en vue des réformes politiques que les Syriens étaient légitimement en droit d’attendre. Cette politique a contribué à une confessionnalisation du conflit qui était en germe dès l’origine.

L’arrivée d’un nouveau président à Paris n’a entraîné aucune révision comme en témoigne la reconnaissance officielle par François Hollande de la « Coalition nationale des forces de la Révolution et de l’opposition syrienne » créée à Doha (Qatar) le 11 novembre dernier alors que, contrairement au souhait de l’émissaire de l’ONU, Lakhdar Brahimi, une partie de ses membres a déclaré refuser tout dialogue avec Assad.
Quelles que soient les raisons de cette précipitation (aveuglement idéologique tendant à voir la démocratie comme seul système socio-politique valable pour toutes les cultures, ou bien poursuite non avouée d’objectifs stratégiques tels que le contrôle des richesses énergétiques ou la balkanisation du Proche-Orient), celle-ci traduit une ignorance et une négligence des spécificités propres à la Syrie, à son histoire, à son identité et aux fondements de son système politique. Comment ne pas s’en étonner pour la France, eu égard aux liens très anciens et étroits qu’elle entretient avec un pays qu’elle a porté sur les fonds baptismaux dans sa forme moderne ?

Contrairement à la Tunisie et à l’Égypte, la Syrie n’est pas une nation constituée à partir d’un seul peuple. Il s’agit d’une mosaïque ethnique et religieuse dont toutes les composantes ne souhaitaient pas vivre au sein d’un même État comme l’a montré l’expérience du Mandat que la France a exercé sur ce territoire de 1922 à 1946. Parmi les minorités, celle qui opposa alors la plus forte résistance au projet d’unification du territoire syrien fut la communauté alaouite (il faudrait y ajouter les Druzes et les Kurdes). Adeptes d’une doctrine syncrétiste forgée en Mésopotamie au IXe siècle à partir d’une dissidence de l’islam chiite, les alaouites dont le nom se rattache à Ali, cousin et gendre de Mahomet, ont été condamnés pour hérésie au XIVe siècle, ce qui les poussa à se réfugier dans la région montagneuse située au bord de la Méditerranée, entre la Turquie et le Liban actuels. Depuis lors et jusqu’au XXe siècle, les dynasties sunnites qui se sont succédé au Proche-Orient n’ont cessé de les traiter en 
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